Marie s’en va. Car on a besoin d’elle, et elle veut se dévouer, servir. Les paroles de Gabriel résonnent encore à ses oreilles : « Voici qu’Élisabeth, ta parente, vient, elle aussi, de concevoir un fils en sa vieillesse, et elle en est à son sixième mois, elle qu’on appelait stérile ; car rien n’est impossible à Dieu » (Lc 1, 36-37). Sans doute, Dieu lui donnait ce signe pour elle-même ; mais n’était-ce pas aussi une invitation à se rendre auprès de celle à qui son âge rendait sans doute la grossesse pénible, et qui devait être secondée…

Élisabeth attendait Marie. Celle-ci, en arrivant, salue la première, comme il est naturel à une femme très jeune devant une femme âgée. Mais le salut ne s’échange pas seulement entre elles : du fond de leurs entrailles, les deux enfants communiquent. « Lorsqu’Élisabeth entendit la salutation de Marie, l’enfant tressaillit dans son sein, et Élisabeth fut remplie de l’Esprit Saint » (Lc 1, 41).

Élisabeth s’incline à son tour, saisie d’un profond respect devant sa jeune parente : « Tu es bénie entre les femmes, et béni le fruit de ton sein ! Et comment m’est-il donné que la mère de mon Seigneur vienne jusqu’à moi ? Car, vois-tu, dès l’instant où ta salutation a frappé mes oreilles, l’enfant a tressailli d’allégresse en mon sein. Oui, bienheureuse celle qui a cru en l’accomplissement de ce qui lui a été dit de la part du Seigneur ».

Du coup, tout est changé. La simple visite de politesse et d’amitié prend une autre signification : elle devient la rencontre du Messie et de son Précurseur. Marie le comprend, et laisse son âme s’exprimer longuement : c’est le Magnificat. On l’a rapproché du cantique d’Anne, quand elle fut délivrée de sa stérilité et donna naissance à Samuel (2 Sam 1, 1-11) ; il est vrai que bien des mots semblent lui être empruntés on a supposé également que ce chant était déjà connu dans les communautés de « pauvres de Yahvé » ; et il est vrai que des termes comme « ceux qui craignent Dieu » (Lc 1, v. 50), « les humbles » (v. 52), « les affamés » (v. 53) font écho à la prière suppliante et confiante des Anawim. — Mais dans la bouche de Marie, ils frémissent d’un accent nouveau. La joie messianique éclate en elle comme la foudre. Et l’on est stupéfait de voir cette jeune femme qui n’a pas quinze ans, cet être jusqu’alors tout de douceur et de tendresse, s’exprimer avec une passion, une violence, où passe la force même de Dieu.

Mais en relisant ce texte si connu et toujours si neuf, ne nous trompons pas sur sa signification. Marie ne joue pas à la femme forte. Si elle jette une malédiction à la face des « hommes au cœur superbe », des « potentats », des « riches », si elle exalte les « humbles » et les « affamés », ce n’est pas pour secouer les piliers de la sagesse humaine, de la prospérité, du pouvoir, et mettre les esclaves à la place des rois. Rien ne ressemble moins à une ardeur révolutionnaire que sa proclamation sacrée. Ce qu’elle exalte, ce sont les « magnalia Dei », les grandes choses que Dieu fait pour son peuple pauvre et persécuté ; par son chant, elle rend amour pour amour à ce Dieu qui est tout « miséricorde », et dont la Puissance est au service de ceux qui le craignent et qui l’aiment. En face de lui, elle-même se pose sous un double aspect admirablement équilibré : sa petitesse, son humilité de « servante », qui n’est rien par elle-même, — mais aussi sa propre gloire, consciente et affirmée, parce que le Seigneur, à cause même de son effacement, a fait éclater en elle sa magnificence et sa miséricorde. Y a-t-il plus sereine, plus définitive, plus surprenante affirmation que celle-ci : « Toutes les générations me diront bienheureuse » ? Qu’elle soit au centre de l’histoire du salut, l’héritière des promesses d’Abraham, la première créature des Temps nouveaux, Marie n’en doute pas, mais toute la gloire en rejaillit sur celui qui a « jeté les yeux » sur elle.

Henri Caffarel, Lettre mensuelle des Équipes Notre-Dame, 1968