Pour une spiritualité du chrétien marié
La « tentation de la sainteté »
Je me propose donc de vous donner un aperçu de la « spiritualité du chrétien marié ». Mais, dès le point de départ, réaffirmons-le : il n’y a pas plusieurs saintetés, il n’y a qu’une perfection chrétienne. Saint Thomas d’Aquin la définit ainsi: « Tout être est parfait en tant qu’il atteint sa fin, qui est sa perfection dernière ; or, la fin dernière de la vie humaine est Dieu et c’est la charité qui nous unit à lui, selon le mot de saint Jean : « Celui qui reste dans la charité demeure en Dieu et Dieu en lui. » C’est donc spécialement dans la charité que consiste la perfection de la vie chrétienne. » Pour le laïc, pour le religieux, la sainteté est la même, elle se définit de même.
Tout chrétien — et donc tout chrétien marié — est appelé à la perfection.
Il faut bien reconnaître, néanmoins, que lorsqu’ils en prennent conscience, les laïcs sont quelquefois saisis de panique devant cette perspective de la sainteté. Rien n’est impressionnant comme cet aveu de Jacques Rivière : « Mon Dieu, éloignez de moi la tentation de la sainteté. Ce n’est pas mon œuvre. Contentez-vous d’une vie pure et patiente que je ferai tous mes efforts pour vous donner. Ne me privez pas de ces joies délicieuses que j’ai connues, que j’ai tant aimées, que j’aspire tant à retrouver. Ne confondez pas. Je ne suis pas de l’espèce qu’il faut. Je suis marié et père, je suis écrivain. Ne me tentez pas avec des choses impossibles, J’y perdrais du temps, — du temps que je peux employer autrement pour votre service ! »
Nécessité d’une spiritualité du chrétien marié
Donc, une seule sainteté à laquelle tout le monde est appelé et de laquelle il s’agit de dire sans cesse aux chrétiens qu’ils sont faits pour elle.
Mais des spiritualités ? Des spiritualités, c’est-à-dire des routes pour atteindre à cette sainteté ? Qu’est-ce qui spécifie, qui caractérise ces routes diverses ? D’abord, comme le suggère le Père Congar, l’état de vie. C’est bien évident, la doctrine chrétienne, qui est la même pour tous, ne peut être vécue de la même manière par un moine, par une religieuse enseignante, un membre d’Institut séculier, par un homme ou une femme mariés. On peut déjà préciser une spiritualité particulière à chacun de ces états. […]
En quoi va consister la spiritualité du chrétien marié ? On pourrait dire, on dira peut-être un jour, qu’il y a des spiritualités du chrétien marié. D’ailleurs, dès maintenant, ne voit-on pas des types de foyers divers ? Il serait intéressant et instructif de posséder une série d’études sur les foyers se rattachant, par les tiers-ordres ou par un autre lien, aux grands ordres religieux. Mais laissons cela, ce n’est pas notre sujet. Essayons seulement de voir ce qui vaut pour tous les foyers.
Pas de plagiat
Et d’abord, en quelques mots, ce que n’est pas la spiritualité du chrétien marié. Elle n’est pas un plagiat de la spiritualité monastique. J’en ai pris une conscience aiguë le jour où, après une conférence, j’ai vu venir à moi une femme d’un certain âge, très enthousiaste, me disant que je l’avais profondément intéressée ; gêné par une telle démonstration je lui dis: « Mais Madame, qu’est-ce qui me vaut ces félicitations inattendues ? — Je vais tout vous dire, Monsieur l’abbé. » Je m’apprête donc à écouter une confidence qui paraissait avoir quelque peine à sortir ! « Vous savez, le Colonel (c’est ainsi qu’elle désignait son mari, il n’y avait qu’un colonel au monde !), quand je l’ai épousé, évidemment ce n’était alors qu’un petit lieutenant, mais il était déjà profondément chrétien, il était même oblat de… (j’ai oublié de quelle abbaye) ; il avait un grand sens de l’abnégation et de la pénitence, et même, Monsieur l’abbé, je peux vous dire qu’il portait un cilice, mais j’ajouterai que c’était moi qui en souffrais ! » Je compris alors pourquoi elle me félicitait si chaudement de prôner une spiritualité conjugale : pour que les maris apprennent qu’il ne leur est pas recommandé de porter un cilice si c’est leur femme qui doit en être mortifiée.
Donc, première conception à éliminer : une spiritualité conjugale pur plagiat de la vie religieuse.
Ni évasion, ni individualisme
Seconde erreur à écarter : la spiritualité d’évasion. Une mère de famille très profondément chrétienne, qui avait certainement reçu de grandes grâces d’oraison, était en relations avec tous les religieux et religieuses de sa région ; très souvent elle allait faire des retraites dans ces monastères. Chaque jour de sa vie, il était entendu que de 9 heures à 11 heures du matin, personne — ni les domestiques, ni les enfants, et pas davantage le mari — ne devait entrer dans la chambre de Madame. Or il est arrivé qu’un jour cet homme est allé chercher consolation auprès d’une autre, un peu moins mystique. Et le ménage probablement se serait brisé si Dieu n’avait rappelé à lui l’épouse, ce qui permit au mari de contracter en toute paix de conscience un nouveau mariage. Sans doute, par la suite, en retrouvant le cahier spirituel de sa première femme, a-t-il mieux compris celle qui avait été sa compagne de route pendant longtemps, et s’est-il lui-même converti à une vie plus chrétienne. Mais voilà bien le type d’une vie spirituelle d’évasion qui ne tient pas compte des responsabilités conjugales et sociales.
Autre erreur : une vie spirituelle individualiste. En bien des domaines, les époux observent l’unité de vue et d’action qui est de règle sur le plan du foyer. Mais il n’est pas question de communiquer au plan spirituel. On vit avec Dieu chacun pour soi. Chacun suit son petit sentier personnel, à l’écart et à l’abri de l’autre. Comme un célibataire. Chacun dit : « je », sans penser au « nous » créé par le Sacrement.
Pas de confusion
Quatrième erreur — en éliminant les erreurs on déblaie le terrain ! — une vie spirituelle qui serait une manière de confusion. Quel confesseur n’a vu, quelque jour, un jeune ménage venir à lui : « Mon Père, vous allez nous confesser tous les deux ensemble. — Mais non, mon cher ami, j’aime mieux vous confesser l’un après l’autre. — Mais le Père Untel nous confesse tous les deux ensemble ! — Bien, peut-être, mais… si vous le voulez, on fera les choses successivement ! » Évidemment ce désir est touchant, il part d’un bon naturel et traduit une orientation vraie, mais qui va un peu loin… Il n’en reste pas moins que les époux ont raison de demander à leurs prêtres d’être traités en homme et en femme mariés, en conjoints. Quelle n’a pas été ma surprise, un jour, de lire cette lettre d’un paysan de Savoie — il n’avait pas fait de théologie mais il voyait singulièrement juste : « Après le mariage, notre vie spirituelle aussi est changée, nous sommes deux en un ; dorénavant, nos âmes ne doivent plus être plus ou moins voisines, ni même juxtaposées, mais deux âmes intimement unies, deux âmes qui ne doivent pas monter vers Dieu séparément, parallèlement, mais bien ensemble. » Des époux ne savent généralement pas exprimer cela, mais ils le sentent plus ou moins confusément ; ils désirent des moyens spirituels adaptés à leur état nouveau. […]
« On peut trouver bien des causes à la baisse du rayonnement et de l’action dans ces jeunes foyers d’élite. La plus grave est, presque toujours, le manque d’unité spirituelle entre époux. On unit les corps, les cœurs, on n’unit pas les âmes. Pratiquement, il faut orienter les époux vers une spiritualité adaptée à leur état de mariage, à toute leur vie ; vers une spiritualité du foyer. Cela exige toute une mystique et toute une ascèse. (Notre jeune paysan avait singulièrement pensé son problème !) Vous, prêtres, vous travaillez à vous renoncer, à vous dépasser, à vous arracher à vous-même pour aller directement à Dieu, et cela est dur. Nous, époux, notre vocation est d’aller au Christ ensemble, l’un et l’autre, l’un avec l’autre, l’un par l’autre. Les imperfections de notre conjoint peuvent nous empêcher de monter, comme les nôtres peuvent ralentir sa marche ; c’est donc moins simple, cela n’est certainement pas plus facile, et vous comprenez, n’est-ce pas, comme votre direction et votre aide nous sont indispensables. »
Voilà qui pose admirablement la question. Essayons donc de décrire cette spiritualité que réclament les ménages et dont ils ont si grand besoin pour sauvegarder leur vie de foyer.
— le mariage offre aux époux des secours et comporte des dangers propres.
— la spiritualité conjugale doit les inviter à christianiser toute leur vie et à faire resplendir la Rédemption à leur foyer.
LES SECOURS DU MARIAGE
Le conjoint
Quels secours sont propres aux chrétiens mariés ? Car ils ont des secours qui sont à eux, qui sont leur bien — secours d’ordre naturel et d’ordre surnaturel.
D’abord, ce secours que doit être l’union conjugale, le fait d’être deux ensemble, pour cheminer ensemble vers ce terme auquel Dieu les appelle : la sainteté. Ne parlons pas de ces foyers où le conjoint risque d’être une entrave. Bien sûr, partout le meilleur peut devenir le pire. Mais il y a des foyers où les deux époux ont compris, au jour du mariage, qu’ils doivent être secourables l’un pour l’autre, et qu’ils sont conjoints pour tendre vers un but. La fin surnaturelle du mariage est d’élever pour Dieu les enfants auxquels on a donné la vie et de s’entraider, mari et femme, à progresser sur le chemin de la sainteté.
En quoi va consister cette entraide du mari et de l’épouse ? Et d’abord dans le contrôle mutuel. Peut-être le mot « contrôle » a-t-il une résonance un peu déplaisante, mais il a l’avantage d’être clair ; on se voit avec les yeux d’un autre. C’est une remarque que m’ont faite bien des veuves : « Autrefois, je me voyais dans le regard de mon mari, et dans ce regard je découvrais ce qui, dans mon comportement, ne convenait pas ; maintenant, je suis seule, et jamais je n’ai si bien compris à quel point c’est un secours précieux que d’avoir un compagnon de route. »
Contrôle, regard d’un autre, et aussi conseil de cet autre. La femme peut trouver grand enrichissement dans la façon d’envisager et de vivre la foi chrétienne, car sur le plan spirituel joue aussi la grande loi de complémentarité. Il ne s’agit pas qu’elle copie l’homme, pas plus que l’homme ne doit copier son épouse, mais chacun doit trouver dans l’autre des éléments qui équilibreront, stabiliseront, épanouiront sa vie spirituelle.
Un contrôle, un conseil, un appui ; éventuellement un guide. Les jeunes maris sont facilement convaincus qu’ils peuvent tout apporter à leur femme : l’amour est une telle richesse ! Mais attention de ne pas en arriver à ce qui serait un désordre : un mari — ou une femme — jouant au directeur de conscience ! En telle matière, les femmes sont souvent plus impérialistes que les hommes. Il n’empêche que chacun peut être pour l’autre un guide extrêmement précieux, sans pour autant supplanter le prêtre. […]
Un homme me disait un jour : « Odette, c’est ma conscience ! » Par ces simples mots, il exprimait une réalité qui va de soi dans le mariage. Ayant épousé une femme profondément chrétienne, il la portait partout en lui comme sa propre conscience; même éloignée, elle lui rappelait ce qu’il devait faire ou ce qu’il devait éviter.
L’amour humain
Premier secours qu’offre la vie de mariage : le conjoint. Ajoutons — ce n’est pas tout à fait la même optique — l’amour humain. L’amour est une réalité très grande, très sainte, qui s’enracine au plus charnel de l’être, mais qui doit s’épanouir au plus spirituel. Cet amour humain d’un homme et d’une femme l’un pour l’autre, alors même qu’il se situe en des zones extérieures, est une introduction à un amour tout intérieur. Nous sommes ainsi faits, que le sensible initie l’esprit. La sexualité, dont on dit facilement du mal, est incitation à sortir de son égoïsme, orientation l’un vers l’autre de deux êtres qui risquaient de demeurer chacun dans sa tour d’ivoire. Cet attrait charnel — bien vécu, s’entend — fait que les êtres se rejoignent et, peu à peu, accèdent à un amour d’un niveau toujours plus élevé, jusqu’à cet amour tout baigné de l’amour de Dieu qu’on appelle la charité conjugale.
Quand tout à coup surgit l’amour dans une vie de garçon ou de fille, c’est vraiment la « grande chance ». Nous en voyons souvent, nous prêtres, de ces garçons ou de ces filles, qui sont comme déjà prisonniers d’eux-mêmes ; c’est comme si leur âme était à l’intérieur d’une carapace qui se serait pétrifiée au cours des années ; l’appel de l’amour, la rencontre de l’amour, c’est comme, tout d’un coup, une fissure dans cette carapace ; c’est la chance, pour ces êtres, d’une délivrance, et pour leurs âmes, d’accéder enfin à la lumière et de vivre en plénitude leur vie. « Cette force qui nous appelle hors de nous-mêmes, dit une héroïne de Claudel, pourquoi ne pas lui faire confiance et la suivre ? Pourquoi ne pas y croire et nous remettre à elle ? » Disons-lui donc, à ce jeune homme, à cette jeune fille : faites confiance à l’amour, mais faites-lui confiance en vous promettant de répondre à toutes ses exigences. Si vous êtes loyaux avec l’amour, l’amour vous mènera très loin et très haut ; il vous découvrira un amour de Dieu toujours plus profond ; il vous fera voir dans le Christ l’Époux de l’âme chrétienne. Une femme mariée me disait un jour : « Je comprends de mieux en mieux que le véritable mariage est celui de l’âme avec son Dieu. » Précisément, c’était son mariage humain qui lui avait fait découvrir ce qu’il est chargé, en effet, de représenter et de préparer : l’union de l’âme avec Dieu. L’union de l’homme et de la femme, toute la Bible nous le dit, tous les auteurs spirituels nous le déclarent, est l’image de l’union du Christ et de l’Église, de l’union du Christ et de chaque âme. Et c’est en vivant loyalement son mariage, en étudiant les lois qui régissent l’amour de l’homme et de la femme, qu’on peut découvrir peu à peu ce que doit être l’intimité de l’âme avec le Christ.
Lorsque les enfants viennent, à leur tour, ils apportent une immense richesse, mais ils exigent aussi un redoutable dépouillement. Redoutable et nécessaire, car notre marche vers la sainteté est faite à la fois de mort et de résurrection, d’abnégation et de croissance dans la charité. Les enfants, ce fardeau dont on ne se décharge pas… les enfants, qui font qu’un homme et une femme ne peuvent plus vivre limités à eux. Une mère de famille écrivait : « Je ne crois pas qu’il y ait un état qui demande plus de don de soi que la vie de mère de famille ! Ce don, en effet, est unique, irremplaçable. Si une religieuse qui s’occupe d’une œuvre tombe malade, poursuit cette mère, elle sait très bien que, remplacée par une religieuse de valeur égale, l’œuvre marchera aussi bien — ou même mieux. Nous, au contraire, nous savons que personne ne peut nous remplacer vraiment si nous manquons à notre tâche ; nous sommes prises dans l’engrenage du don de soi. Peut-être est-ce là, dans cette tension, ce déchirement du don de soi constant, absolu, que nous trouverons ce que d’autres ont cherché dans l’exercice des trois vœux. » Oui, cette vie est terriblement prenante : finie l’indépendance, il s’agit de dépendre : dépendre du conjoint et des enfants, dépendre de tous les besoins des uns et des autres.
Le mariage, symbole des réalités divines
Un autre secours offert par le mariage, c’est précisément sa valeur de symbole du monde divin et des réalités divines. Voici une page vécue, pleine d’intérêt. « Ayant été mise dans l’obligation de faire oraison, écrit une correspondante des Équipes Notre-Dame, je me suis jetée à l’eau sans bien savoir comment m’y prendre, et puis, subitement, j’ai eu une lumière ; il fallait sans doute, et avant tout, se faire un état d’âme d’intimité avec Dieu ; mais alors, c’est tout simple, je suis entraînée à cette gymnastique-là par notre vie conjugale ! Quand je veux contribuer à faire de nos soirées passées ensemble des moments d’intimité vraie, je fais taire en moi tout ce qui bourdonne de soucis domestiques, de soucis d’enfants, de travaux à faire ; je cherche à me faire, cœur, intelligence et âme, libérée de tout cela, disponible à mon mari, à l’écoute de ses soucis, de ses pensées, de ses défaillances ; et puis, peut-être, parlons-nous de nos enfants, de mes soucis propres, de mon travail, mais dans un climat purifié. La référence à notre vie conjugale aura été, pour moi, la première initiation à l’oraison, à la préparation de l’oraison. Il me semble que pour nous apprendre à faire oraison, les prêtres devraient nous dire : vivez intensément votre vie conjugale, purifiez-la, ou tout au moins, efforcez-vous de le faire par tous les moyens dont vous disposez. C’est ce que j’ai compris. Plusieurs fois, ayant eu l’impression de piétiner, j’avais eu envie de me plonger dans sainte Thérèse d’Avila, par exemple, et puis, quelque chose m’arrêtait et me disait qu’il y a une autre biographie à consulter : celle que nous écrivons chaque jour à deux. » Cette confidence est pleine de vérité : c’est bien cela, en effet, que les foyers doivent découvrir dans leur amour humain : une initiation à l’amour chrétien, à l’amour du Christ.
Les secours surnaturels
Mais si la vie de mariage apporte des secours naturels déjà précieux, elle est surtout une réalité surnaturelle. Le mariage chrétien tout entier, dans toutes ses réalités, est surnaturel et sacramentel.
C’est un sacrement. On parle du sacrement de mariage, il vaut mieux dire : le mariage est un sacrement, c’est-à-dire que le sacrement n’est pas quelque chose de « plaqué », de surajouté; c’est ce don, l’un à l’autre, de l’homme et de la femme, qui est mariage, qui est sacrement. On pourrait concevoir qu’un homme et une femme s’unissent, et que le prêtre, par une bénédiction, leur confère un sacrement ; mais ce sacrement, on le voit tout de suite, serait comme quelque chose d’adventice, il ne serait pas tissé dans leur amour. En fait c’est leur don mutuel qui est sacrement, et c’est toute leur vie de don mutuel qui est cette source de grâces. Si le Christ a pu dire : « Quand deux ou trois vous êtes réunis en mon nom, je suis au milieu de vous », à plus forte raison est-ce vrai lorsque ceux qui sont unis, le sont par un sacrement. Et par un sacrement qui dure, et par un sacrement qui est une source de grâces jamais tarie.
Mais précisons bien : Quand on dit que le mariage est un sacrement, cela veut dire que toutes les réalités du foyer sont porteuses de grâces pour les époux qui le vivent selon la volonté divine. C’est dans et par le contexte de la vie conjugale que le Christ communique sa grâce à chacun des époux.
Comme pour les autres sacrements, l’action du Christ n’est efficace que dans la mesure où nous l’accueillons. Par conséquent, il faut s’ouvrir à elle par la foi, par l’humilité, par la coopération qu’elle exige. Et cela, non pas un jour, mais toujours. Car le mariage n’est pas comme la robe de mariée, qu’on a mise un soir, dévotement, dans un carton, en haut d’un placard, et qu’on finit par oublier. Le sacrement de mariage est une réalité vivante, qui est toujours là, et à qui l’on doit constamment faire appel. Les époux devraient souvent poser un acte de foi, dans leur prière conjugale notamment, en ce sacrement qui ne demande qu’à agir, pour les unir, pour les purifier, pour les délivrer du mal.
Foi, humilité, attente aussi : les sacrements opèrent dans la mesure où nous avons faim des dons qu’ils nous offrent. Et puis, coopération, bien sûr. Si l’on ne s’efforce pas d’aimer, si l’on ne travaille pas à rendre son union plus profonde, si l’on ne s’acquitte pas de ses tâches, l’action du sacrement est comme entravée. Mais si, au contraire, on s’en acquitte vraiment comme il convient, alors le sacrement est réellement ce don merveilleux de Dieu aux chrétiens mariés qui fait de leur foyer une cellule de l’Église, une partie prenante du mystère du Christ — mystère de mort et de résurrection. Ce mystère qui se vit dans la grande Église, se vit aussi dans cette « église en réduction », selon l’expression de saint Jean Chrysostome, qu’est le foyer chrétien.
LES DANGERS DU MARIAGE
Le mariage offre donc des secours inappréciables pour tendre vers la sainteté, mais incontestablement il comporte des dangers, ceux-là mêmes dont se préservent les religieux par les trois vœux : dangers des biens matériels, par le vœu de pauvreté ; des amours humaines, par le vœu de chasteté ; de la fantaisie et de l’indépendance, par le vœu d’obéissance. Nos chrétiens mariés n’ont pas ces trois vœux, et pour cause ! Ce serait donc se tromper étrangement que de les inviter à ressembler le plus possible à des religieux. Qui ne le voit ? Ce serait leur barrer la route vers la sainteté. Ce serait les vouer à un perpétuel complexe d’infériorité. Comment pourraient-ils ressembler à des religieux qui par les vœux se sont dépouillés de l’argent, de la vie sexuelle, de l’indépendance, alors que leur vie quotidienne, à eux mariés, les ramène sans cesse à ces réalités ? Ce n’est donc pas en renonçant à ces réalités-là mais en s’efforçant de les vivre chrétiennement, qu’ils feront resplendir la Rédemption du Christ en ce triple domaine. Mais précisément, l’usage chrétien des biens de ce monde offre de sérieuses difficultés. Parlons-en quelque peu.
Les biens matériels
Des biens matériels d’abord. Le souci du pain quotidien souvent obsède le père de famille. Et quand il travaille dix heures par jour, auxquelles peuvent s’ajouter deux heures de trajet, aller et retour, il ne lui reste pas beaucoup de temps pour des exercices religieux. La préoccupation et la recherche des biens matériels supprime la liberté de temps, qui pourrait être infiniment précieuse pour une vie plus humaine et plus chrétienne.
C’est non seulement le temps, mais la liberté d’esprit qui est dévorée par les tâches professionnelles, par toutes les exigences de cette vie de travail, aussi bien travail au dehors que tâches du foyer et activités ménagères de la mère de famille. Et ces exigences s’imposent à tous.
De plus. quand on arrive à un certain confort, les biens matériels dispensent de l’effort, d’une certaine austérité de vie, et là nous touchons à un autre danger, non moins grave. Il est une chose surtout dont la richesse éloigne : c’est l’humiliation. […]
Les biens matériels ne dispensent pas seulement de l’humiliation ; ils dispensent aussi de l’abandon à Dieu. Pierre Dupouey écrivait à sa femme, quelque temps avant de mourir : « Si je venais à disparaître, ne te préoccupe pas trop du lendemain ; n’oublie pas qu’un peu d’incertitude de l’avenir est le meilleur aiguillon de la confiance, de l’abandon à Dieu. Le grand malheur des riches, c’est que leur or les met à l’abri de la Providence, de ses merveilleuses, tendres et paternelles prévenances ; ils combinent toute leur vie dans leur cervelle et n’ont pas, comme nous, partie liée avec Dieu. » Oui, les pauvres ont partie liée avec Dieu, et voilà pourquoi toute la Bible chante la gloire des « anavim », pourquoi le Christ a dit: « Bienheureux les pauvres ».
Il faut donc faire découvrir aux gens mariés la parade à toutes ces difficultés. Les inviter à sauver du temps, sachant d’ailleurs que ce ne leur est pas facile ; les exhorter à l’esprit de pauvreté, qui consiste à savoir user chrétiennement des biens matériels — et c’est quelquefois plus difficile que de se dépouiller de tous ses biens ; leur apprendre aussi à transcrire dans la pratique cet esprit de pauvreté, qui ne doit pas rester seulement un esprit. Actuellement, fait caractéristique, des chrétiens laïcs ont ce souci de la pauvreté évangélique. Par exemple, ce foyer pourvu d’une belle situation et de nombreux enfants. Souvent ils me demandaient : « Avons-nous raison de garder notre situation ? Est-ce que nous ne devrions pas aller vivre pauvres parmi les pauvres ? » Mais cela posait de gros problèmes : éducation des enfants, famille… Ils cherchaient et ne trouvant pas, ils en étaient malheureux. Or, un jour, ils me tinrent ce langage : « Nous ne pouvons pas ne pas avoir un salon, ne pas avoir une salle à manger pour recevoir convenablement ceux qui viennent chez nous, mais on nous a fait cadeau, pour notre mariage, d’une chambre à coucher extrêmement luxueuse ; eh bien, nous avons décidé, si vous ne nous désapprouvez pas, de vendre ce mobilier. Nous nous en procurerons un autre, modeste, et grâce aux ressources de la vente, nous pourrons procurer à deux familles logées dans une seule chambre, un logement plus conforme à leurs besoins. »
L’amour humain
Une seconde série d’obstacles peuvent être rencontrés dans l’amour humain. En disant l’amour humain, je ne parle pas seulement de la vie charnelle, mais aussi de l’amour spirituel des époux l’un pour l’autre — et j’entends spirituel d’abord au sens humain du mot. Cet attachement de deux êtres l’un à l’autre, s’il n’est pas sans cesse corrigé, guéri, transfiguré par la charité de Dieu, est souvent un véritable obstacle à l’épanouissement de la vie chrétienne. Moins de liberté d’esprit, moins de liberté de cœur, une espèce de filet qui se tisse, qui enserre peu à peu… Saint Paul l’a dit : « Celui qui est marié est partagé. » Oui, il est partagé, il lui faut faire très grand effort, souvent, pour que l’amour du conjoint ne relègue pas l’amour de Dieu au second plan. Il en est de même vis-à-vis des enfants. On sait à quel point les mères de famille peuvent devenir possessives, et à quel point tout ce qu’il y a en elles d’égocentrisme peut précisément se fixer sur leurs enfants.
Pour peu qu’on ait été en contact avec des foyers, on sait aussi tous les problèmes que pose la limitation des naissances, l’obligation d’une continence souvent très dure à respecter.
L’indépendance
Troisième danger. Que de fois nous disons aux ménages qui nous font confiance : Il y a pour vous quelque chose de plus dangereux que les biens matériels, de plus dangereux que la chair : c’est votre indépendance, c’est l’esprit d’indépendance, l’esprit d’insoumission. Insoumission de la femme vis-à-vis du mari, insoumission du foyer vis-à-vis du clergé, vis-à-vis de l’Église. On est effrayé, actuellement, de cette « spiritualité d’insoumission », si l’on peut dire, chez beaucoup de laïcs : volonté propre, idées personnelles, critiques acerbes… Que faire ? Les inviter d’abord à la soumission mutuelle. Quand on aime un être, on se soumet à lui, on abdique sa volonté — pour autant, bien entendu, que tout se passe dans l’ordre. L’amour est une grande école de dépendance, à condition qu’il soit vrai et droit. Soumission à l’autre, soumission aux exigences du foyer. D’une certaine manière, ils ne peuvent éviter cette soumission ; mais encore doivent-ils l’accepter comme une dépendance aimée et choisie ; alors, rien de bienfaisant, de purifiant comme cette dépendance de tous les jours, du matin au soir, et le jour et la nuit.
Et aussi, soumission, abandon, à la volonté de Dieu. Dans une vie de famille, cet abandon n’a pas le caractère méthodique, ponctuel, uniforme, de l’obéissance religieuse, mais il n’en est pas moins méritoire, et souvent inattendu… […]
Pas de formation
Parmi les dangers, signalons le plus grave : l’absence de formation à une vraie vie chrétienne. Pour eux, il n’y a pas de noviciat ! « Si le mariage avait un noviciat, disait saint François de Sales, il n’y aurait pas beaucoup de profès ! » C’est possible, mais en fait la formation à cette spiritualité des chrétiens mariés manque gravement à ceux qui s’engagent dans la voie du mariage. Pour cette formation ils n’ont ni temps, ni maîtres, ni école ! On les embarque dans une vie étonnamment difficile, sans les y préparer : il y a là quelque chose de singulièrement grave !
L’Anneau d’Or, pour sa part, s’est donné mission d’apporter aux fiancés et aux foyers cette spiritualité du chrétien marié. Avec quelques foyers nous avons mis sur pied un Centre de préparation au mariage, à Paris (16e), 17, rue Dufrénoy. Les initiatives se multiplient. Il n’empêche que nous sommes encore loin du compte.
Un des grands moyens de formation, ce sont les retraites fermées de fiancés et de ménages. Les plus bienfaisantes, ce sont celles de cinq jours, où les époux viennent ensemble. Chacun a sa chambre, et vit dans le silence complet, à l’exception d’un long échange de vues entre mari et femme, le 4ème jour, pour chercher ensemble comment vivre plus parfaitement leur vie de famille. Ce n’est pas nous qui avons imposé ces exigences : ce sont les gens mariés eux-mêmes qui en sont venus à les désirer. Ils ont découvert qu’on est extraordinairement unis et que l’union est singulièrement renforcée lorsque, pendant cinq jours, on a reçu les mêmes enseignements, on a prié côte à côte, sans pourtant parler entre soi.
Enfin, pour les foyers comme pour les religieux, il est bien difficile de vivre la vie chrétienne si on ne la vit pas en commun. L’exemple que nous ont donné les premiers chrétiens doit être suivi. Nos groupes de foyers, les Équipes Notre-Dame, sont ces petites communautés, que j’appellerai un « milieu nourricier surnaturel » où, précisément, on trouve cette entraide qui permet aux foyers de s’ouvrir et de s’épanouir à la grâce du Christ…
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Il resterait à montrer maintenant le visage de ces foyers qui s’efforcent de vivre selon cette spiritualité conjugale. Je me contenterai de brefs aperçus. Il s’agit de christianiser toute la vie familiale. Et d’abord, de rechercher le sens chrétien de toutes les réalités familiales, de se poser la question : « Au fond, quelle est la pensée de Dieu sur l’amour, sur la paternité et la maternité, la sexualité, l’éducation, sur toutes les grandes réalités du foyer ? » Et non seulement de découvrir, mais encore de vouloir réaliser l’idée de Dieu en tous ces domaines.
Il faut encore rechercher ce qu’on appelle volontiers un style chrétien du foyer : le style chrétien des rapports entre les personnes : entre les époux, entre parents et enfants, entre parents et grands-parents, entre le foyer et les amis ; un style chrétien du cadre : de la maison, du mobilier, du vêtement, des repas, des dépenses ; un style chrétien des activités quotidiennes : le travail, les loisirs, le lever, le coucher, les veillées, l’hospitalité. Comment faire que tout cela soit chrétien, apparaisse chrétien, que tout cela resplendisse de la grâce du Christ ? Un style chrétien des jours : le dimanche ne se vit pas comme le samedi, le samedi comme le jeudi, le jeudi comme les autres jours de la semaine ; un style chrétien des grands événements : la naissance, la maladie, les épreuves, le mariage, la mort… Vivre chrétiennement ces événements. Et tout cela, « afin que Dieu soit glorifié en toutes choses », comme disent les bénédictins.
Enfin, le foyer n’étant pas isolé dans la cité et dans l’Église, cette spiritualité conjugale et familiale est aussi une spiritualité de l’engagement du foyer dans les tâches humaines et dans les tâches ecclésiales. Mais c’est là matière à une autre conférence.
Henri Caffarel, L’Anneau d’Or, n° 84
