Image de l’union du Christ et de l’Église

Qu’est-ce qu’une image ? On donne ce nom, déjà, à la simple esquisse qui représente une chose ou une personne. Un portrait longuement travaillé le mérite mieux encore. On dit aussi d’un fils qu’il est le portrait même de son père s’il y a entre eux une grande ressemblance extérieure. Mais à supposer qu’on retrouve dans le fils les pensées, les sentiments, le caractère de son père, c’est à bien plus forte raison qu’on voit en lui la « vivante image » de son père : la ressemblance intérieure importe beaucoup plus à la perfection de l’image que la ressemblance extérieure.

En langage biblique, l’image est une réalité visible qui ressemble, extérieurement mais surtout intérieurement, au modèle. C’est pourquoi il est dit du premier homme qu’il a été créé « à l’image de Dieu » (Gn 1, 26) ; bien mieux que cela, qu’il est proprement « image de Dieu » (Sg 2, 23) ; entendez que, par son esprit surélevé par la grâce, il ressemble à Dieu. Le texte où le mot image est employé dans toute sa force se trouve dans l’épître aux Colossiens : Paul nous dit du Christ qu’il est « l’image du Dieu invisible ». Ce que le premier homme n’était que très lointainement, le Christ le réalise parfaitement, au point qu’en lui l’image et son modèle fusionnent en une seule réalité. Il ne « ressemble » pas à Dieu, il « est » Dieu fait homme.

De l’image détruite à l’image refaite

Et ce Christ image de Dieu n’a pas d’autre mission sur terre que de faire retrouver aux hommes la ressemblance divine perdue par le péché, de les faire image de Dieu, au sens fort du terme. Non seulement il les invite à se comporter à son exemple : « Aimez-vous comme je vous ai aimés », « Mettez-vous à mon école, car je suis doux et humble de cœur » (Mt 11, 26), mais il leur infuse sa vie, leur communique son Esprit, car il ne s’agit pas seulement que ses disciples lui ressemblent extérieurement mais intérieurement. Un saint Paul sera si bien l’image du Christ qu’il pourra dire : « Je suis à jamais crucifié avec le Christ. Je vis, mais non pas moi, c’est le Christ qui vit en moi » (Ga 2, 19-20). Et en tous les saints, après lui, non seulement on retrouvera les traits du visage humain du Christ, mais Jésus-Christ lui-même vivant en eux.

Comment va s’y prendre le Christ, « image du Dieu invisible », pour refaire les hommes à la ressemblance de Dieu ? Observons-le dans l’Évangile. Cette nature humaine, ce corps dont il s’est revêtu pour nous sauver, c’est par elle, par lui, qu’il guérit, qu’il ressuscite, qu’il sanctifie. Il parle, et la mer se calme, et Lazare sort de son tombeau ; il touche, et le sourd-bègue entend et s’exprime, la fièvre de la belle-mère de Pierre se dissipe, l’oreille de Malchus se recolle ; il fait de la boue avec sa salive, l’applique, et l’aveugle voit ; il souffle sur ses Apôtres et l’Esprit descend. Cette puissance prodigieuse des mots, des mains, était si connue qu’on lui demandait sans cesse de toucher les aveugles, de poser ses mains sur la tête des enfants. En un mot, le Christ agissait par sa chair d’homme, par son Humanité.

Il continue par les sacrements. Le pain, le vin, l’eau, l’huile, les paroles, les rites, ne sont pas autre chose que des actes du Christ continuant à guérir, à sauver, à sanctifier. Et chacun de ses actes, c’est-à-dire chacun de ses sacrements, y contribue à sa manière, comme chaque coup de pouce du sculpteur modèle la glaise. Le Baptême est le sacrement de base : il unit au Christ en tant qu’il est Fils de Dieu, et fait d’un homme un fils de Dieu dans le Christ. La Confirmation rattache au Christ en tant qu’il est mû par l’Esprit de Dieu, et le baptisé ne sera un vrai fils de Dieu que si lui aussi est tout entier soumis à la motion de l’Esprit qu’il reçoit du Christ : « Les vrais fils de Dieu, ce sont ceux qui sont mus par l’Esprit de Dieu » (Rm 8, 14). L’Eucharistie branche sur le Christ, source de vie. L’Extrême-Onction, sur le Christ offrant sa vie au Père. L’Ordre associe certains hommes au Christ en tant qu’il est chef de son Église. Ainsi, par l’action des divers sacrements, le Christ peu à peu imprime en ses disciples les différents traits de son visage, les associe aux aspects variés de son mystère, en fait son image toujours plus ressemblante, ainsi que le veut son Père « qui nous a prédestinés à devenir conformes à l’image de son Fils pour qu’il soit l’aîné d’un grand nombre de frères » (Rm 8, 29).

Préhistoire et histoire du mariage-sacrement

Ce n’est pas l’homme seul, c’est aussi l’homme et la femme, le couple humain, qui doit être l’image — en un sens très fort et très profond — d’une autre réalité.

Pour comprendre cette perspective, jetons un coup d’œil sur la longue enfilade des siècles.

La création

Lorsque Dieu créa le premier homme il avait, si l’on peut dire, les yeux fixés sur celui dont tout homme est — doit être — l’image : son Fils incarné. Mais c’était l’union du Christ et de l’Église qu’il voyait se profiler à l’horizon quand il unissait Adam et Ève : ainsi leur jeune amour et leur union étaient-ils l’esquisse radieuse, l’image prophétique du grand dessein qui se réaliserait par la suite. Quant aux lois qu’il donnait à leur mariage : unité, indissolubilité, hiérarchie, fécondité, loin d’être arbitraires, elles étaient dictées par l’union à venir du Christ et de l’Église. Celle-ci serait une, car l’humanité sauvée n’aura jamais qu’un époux : le Christ, et le Christ qu’une seule épouse : l’unique Église : indissoluble, car jamais le Christ n’abandonnera son Église, si graves que soient les infidélités de ses membres ; féconde, car l’amour du Christ et de l’Église ne cessera, jusqu’à la fin des siècles, d’engendrer à Dieu de nouveaux enfants.

Le péché

Le péché, qui ne tarda pas à faire irruption, oblitéra en l’homme l’image de Dieu, et en l’union de l’homme et de la femme l’image annonciatrice des splendeurs de l’union entre le Christ et l’Église, qui devaient constituer sa plus haute dignité. Par suite, le mariage se révéla incapable de se conformer au grand idéal qui lui avait été assigné par le Créateur. À tel point que Dieu lui-même, étant donné « la dureté de leur cœur », admettra pour son peuple des dérogations à la loi primitive d’unité et d’indissolubilité.

Pourtant l’amour conjugal et le mariage n’étaient pas tellement pervertis qu’on n’ait pu trouver en Israël, tout au long des âges, des couples où fleurissait un amour exemplaire. Au détour d’un verset de la Bible, on devine parfois une grande tendresse conjugale : « Alors son mari Elcana dit à sa femme (qui était stérile) : « Pourquoi pleures-tu et ne manges-tu pas ? Pourquoi es-tu malheureuse ? Est-ce que je ne vaux pas pour toi mieux que dix fils ? » (1 Sam 1, 8) (cf. Gn 24, 67). L’attachement exclusif, la fidélité même par-delà la mort, se rencontraient dans le peuple de Dieu. Et il nous est parvenu un petit livre, rédigé quelque quatre siècles avant Jésus-Christ, qui est un véritable traité de spiritualité conjugale et familiale : le livre de Tobie.

Au temps des prophètes

Les prophètes, de leur côté, au-delà des exigences morales du mariage pressentaient sa signification religieuse. Sans doute ne pouvaient-ils voir en lui le symbole du Christ et de l’Église, car Dieu tenait son dessein « caché aux siècles et aux générations » (Col 1, 26). Néanmoins ils recouraient à la comparaison du mariage pour faire saisir en profondeur l’alliance entre Yahvé et son peuple. Il est vrai que c’était souvent pour convaincre Israël d’adultère : mais c’était aussi parfois pour révéler l’amour étonnamment fidèle de Yahvé et ses projets merveilleux. À cet égard, Osée, Isaïe, Jérémie, Ézéchiel, ont des textes d’une intense ferveur : « Je vais la séduire (la nations juive), je la conduirai au désert et parlerai à son cœur… Elle répondra comme aux jours de sa jeunesse » (Os 2, 16-17). Ainsi parle Yahvé : « Je me rappelle l’affection de ta jeunesse, l’amour de tes fiançailles : tu me suivais au désert » (Jér 2, 2). « N’aie pas honte ! ton époux sera ton Créateur. Répudie-t-on la femme de sa jeunesse ? … Un court instant je t’avais délaissée. Mais dans un amour éternel j’ai eu pitié de toi » (Is 54, 4-8). « Comme la jeune épouse fait la joie de son mari, ainsi tu seras la joie de ton Dieu. » (Is 62, 5).

Quand vint le Christ

Quand vint le Fils de Dieu, le mariage entra dans une phase nouvelle. Le Christ se présenta comme l’époux. Ainsi Jean-Baptiste voit-il Jésus : « L’ami de l’époux, qui se tient près de lui et l’entend, est ravi de joie à la voix de l’époux : c’est là ma joie et elle est parfaite » (Jn 3, 29). À ceux qui se scandalisent de ce que ses disciples ne jeûnent pas, Jésus-Christ répond : « Est-ce que les compagnons de l’époux peuvent être dans le jeûne tant que l’époux est avec eux ? » (Mt 9 15). La parabole des noces royales illustre le même thème : « Le Royaume des Cieux peut se comparer à un roi qui donne un festin de noces pour son fils. Il envoya ses serviteurs convier aux noces les invités… » (Mt 22, 2-3). Ainsi que la parabole des vierges : « Au milieu de la nuit un cri retentit : Voici l’époux ! sortez à sa rencontre ! » (Mt 25, 6). Voici le Fils de Dieu qui vient pour épouser l’humanité.

Quand les prophètes recouraient à cette métaphore du mariage, c’était sans doute pour faire comprendre l’union de Yahvé avec son peuple, mais plus encore annoncer l’union du Christ et de l’Église. Appliquer à celle-ci la métaphore prend une signification singulièrement plus profonde. Certes Yahvé et Israël avaient partie liée : « Vous serez mon peuple, je serai votre Dieu », mais, en un sens, divinité et humanité restaient extérieures l’une à l’autre. Il n’en est plus ainsi avec le Christ. En l’homme Jésus, divinité et humanité sont indissociablement unies : et entre Jésus et ses disciples, Jésus et son Église, c’est bien plus qu’une proximité, qu’un attachement extérieur, c’est une communion : « Vous en moi, moi en vous » leur répétait-il. Seule la plus intime union qui existe entre humains : l’union d’amour de l’homme et de la femme, était apte à fournir une image approchée de cette union du Christ avec l’Église.

L’union du Christ avec l’Église

Ce mariage, cette union du Fils de Dieu et de la nature humaine, s’est opérée en deux temps. Premier temps, l’Incarnation : le Fils de Dieu « épouse » la nature humaine dans le sein de la Vierge Marie. Second temps, la croix : « Il n’y a pas de plus grand amour que de livrer sa vie pour ceux qu’on aime » (Jn 15, 13). En se sacrifiant, le Christ obtient le pardon de l’humanité, l’appelle et se l’unit. Les Pères de l’Église se sont plu à rapprocher le mariage du Christ et de l’Église sur la Croix du mariage d’Adam et d’Ève : de même qu’Ève est tirée d’Adam endormi, de même l’Église naît du côté transpercé du Christ mort par amour pour elle.

La voilà maintenant réalisée, cette union du Christ et de l’Église, dont la lointaine lumière avait éclairé l’union d’Adam et d’Ève, et dont tout vrai mariage, par la suite, avait été comme une « ombre », c’est-à-dire une image, mais obscure, mystérieuse, souvent défigurée. Que les hommes aient eu bien du mal à vivre une vie conjugale sainte, c’était explicable sinon excusable, car le mariage ne devient pleinement intelligible que lorsque son secret est dévoilé, qui est l’union du Christ et de l’Église. Celle-ci étant accomplie, il ne reste plus à l’union conjugale que d’en être la vivante et resplendissante image.

Restauration du mariage

Que le premier acte du ministère de Jésus ait été sa présence à un mariage et à un repas de noces ; que son premier miracle ait été la conversion de l’eau en vin et en un vin bien supérieur en qualité à celui des époux, tout cela en dit long sur l’intérêt qu’il porte au mariage et sur ses intentions.

Pour que l’union de l’homme et de la femme soit l’image de son union avec l’Église, il faut d’abord qu’elle soit ramenée à son intégrité primitive. C’est pourquoi un jour, solennellement, en présence des pharisiens, Jésus déclare : « N’avez-vous pas lu que le Créateur dès l’origine les fit homme et femme et qu’il a dit : Ainsi donc l’homme quittera son père et sa mère pour s’attacher à sa femme, et les deux ne feront qu’une seule chair ? Ainsi ils ne sont plus deux mais une seule chair. Eh bien, ce que Dieu a uni, l’homme ne doit point le séparer. — Pourquoi donc, lui disent-ils, Moïse a-t-il prescrit de donner un acte de divorce quand on répudie ? — C’est, leur répondit-il, en raison de votre caractère intraitable que Moïse vous a permis de répudier vos femmes ; mais à l’origine il n’en fut pas ainsi » (Mt 19, 4-8). Les apôtres mêmes sont surpris et effrayés par une telle exigence : « Si telle est la condition de l’homme à l’égard de la femme, mieux vaut ne pas se marier ! »

Le sacrement du mariage

Restaurer la législation du mariage ne suffit pas ; car si l’amour, le mariage, le couple, ne sont pas guéris et transformés, la nature humaine laissée à elle-même retombera de tout son poids dans ses erreurs, en dépit de toute réforme législative. Or, dans l’esprit du Christ, il faut tout au contraire que chaque couple, par les villes et les campagnes, partout à travers le monde, soit un vivant témoin de l’amour de Dieu pour l’humanité, qu’il présente aux hommes le spectacle d’une vie conjugale où se reflètent les splendeurs de son union avec l’Église. Aussi fait-il du mariage de ses disciples un sacrement. Cette affirmation ne nous émeut guère, et pourtant il s’agit d’un acte du Christ bien plus prodigieux encore que la transformation de l’eau en vin. C’est là une des grandes œuvres de Dieu, une de ces « magnalia Dei » dont parle la Bible. Avançons à la découverte de ses richesses.

Le couple “image” du Christ et de l’Église

Dans le mariage, comme dans tout sacrement, le Christ « touche » une réalité humaine pour en faire une réalité sainte. L’homme et la femme, ensemble, y deviennent image de son union avec l’Église. C’est l’effet le plus spécifique de ce sacrement, la raison première de son institution.

Qu’on se rappelle la notion biblique d’image, telle qu’elle a été précisée au début : bien plus qu’un simple symbolisme, une ressemblance extérieure, l’image au sens fort contient ce qu’elle représente. L’homme image du Christ n’est pas seulement celui qui reproduit dans ses gestes, ses attitudes, ses activités, les façons de faire du Christ ; c’est celui en qui le Christ est présent et vivant. De même le couple, image vraie, authentique, de l’union du Christ et de l’Église, n’est pas seulement celui dont les comportements reflètent l’amour, l’unité, l’indissolubilité, la fécondité de cette union — en tant qu’il ne serait qu’une image naturelle, extérieure, un simple symbole — ; c’est celui en qui le mystère et la vie de l’union du Christ et de l’Église sont présents et vécus.

Pour comprendre cet effet du sacrement de mariage, il faut remonter au baptême, source de notre « être chrétien ». Cet homme et cette femme qui viennent pour se marier sont des baptisés ; c’est dire qu’ils ne s’appartiennent plus (I Co 6, 19), qu’ils sont en la puissance du Christ, et donc qu’ils ne disposent pas de leur personne. Comment pourraient-ils se donner l’un à l’autre si le Christ ne les unissait lui-même ? Membres du Corps du Christ, c’est le Christ qui les joint ; comme un homme joint ses deux mains. C’est pourquoi il faut dire avec saint Paul qu’ils se marient « dans le Seigneur ». Chacun est dans le Seigneur, leur union elle aussi est dans le Seigneur : elle est enchâssée dans le Corps du Seigneur, pénétrée, irriguée, portée, transfigurée par la vie du Corps.

Corps du Christ, union du Christ et de l’Église, c’est tout un. Mais tandis que les expressions Corps du Christ, ou Corps Mystique, mettent l’accent sur l’unité que le Christ forme avec tous les siens, l’expression union du Christ et de l’Église souligne la dualité dans l’unité, le dialogue, l’amour mutuel du Christ et de l’Église qui se donnent l’un à l’autre. Tout cela, la comparaison du mariage le dit bien. Ainsi donc l’union de l’homme et de la femme se trouve insérée dans l’union du Christ et de l’Église, à l’intérieur même de cette union. L’éponge est dans l’océan, mais aussi l’océan dans l’éponge : le couple est dans l’union du Christ avec l’Église, mais réciproquement l’union du Christ avec l’Église est en lui.

Grâce à cette interpénétration, l’union de l’homme et de la femme devient toujours plus visiblement ressemblante à son modèle, les époux étant aidés par la grâce à respecter fidèlement les exigences du mariage ; mais de plus, invisiblement, elle se transforme par l’intérieur et devient l’image authentique de l’union du Christ et de l’Église, et c’est là, nous l’avons vu, la raison d’être profonde du mariage, ce que le Christ s’est promis d’obtenir en faisant du mariage un sacrement.

Mais quelle est donc cette réalité, cette vie mystérieuse du foyer où transparaît et s’actualise l’union du Christ et de l’Église ?

Pour mettre au jour notre pensée sur ce point, nous garderons le vieux mot traditionnel d’image, mais le doublerons d’un autre mot, plus familier à notre vocabulaire, et dont le sens est tout proche : celui de « cellule ». Comme l’image, la cellule participe au tout, à l’organisme tout entier, et la vie du tout est présente à chaque cellule ; mais le mot cellule souligne peut-être mieux le rôle actif de chaque élément dans le Tout, alors que cet aspect dynamique reste à l’arrière-plan du mot image.

Le couple chrétien, image et cellule de l’Église

Le couple « cellule d’Église », cette expression que Jean XXIII employait en 1959 dans son discours aux mille foyers pèlerins des Équipes Notre-Dame, est une formule qu’on rencontre fréquemment sous la plume des théologiens d’aujourd’hui mais aucun pape, semble-t-il, ne l’avait encore utilisée. Elle a le mérite de bien situer le couple : en tant que tel il est inséré dans le Corps Mystique du Christ. Cette remarque, qui paraît toute simple, est en fait assez extraordinaire : le mariage est la seule société naturelle qui, en tant que société, est assumée dans l’ordre de la grâce, incorporée au Christ. Le couple chrétien est donc partie intégrante de l’union du Christ et de l’Église.

Enfin la notion de cellule appliquée au couple apporte une autre lumière ; comme toute cellule, celui-ci contribue à la vie de l’ensemble, il l’entretient, mais par ses moyens propres, c’est-à-dire par la transmission de la vie. Qu’on ne songe pas seulement ici à la simple procréation. Le but du foyer chrétien n’est pas simplement d’avoir des enfants, mais d’avoir des enfants qui soient des fils de Dieu. Alors, mais alors seulement, la cellule travaille pour le Corps Mystique. Par le sacrement de mariage le Christ s’est saisi du pouvoir générateur, l’a consacré ; ce pouvoir passe au service de l’espèce humaine au service du Royaume de Dieu. Ce sont les enfants de Dieu qu’il est appelé à multiplier. Tel est l’office d’Église, spécifique, dont les chrétiens, par le sacrement de mariage, reçoivent la charge : « Certains, écrit saint Thomas, propagent et maintiennent la vie spirituelle par un ministère uniquement spirituel : c’est l’affaire du sacrement de l’ordre ; d’autres le font par un ministère à la fois corporel et spirituel : ce que réalise le sacrement de mariage, qui unit l’homme et la femme pour qu’ils engendrent une descendance et l’élèvent en vue du culte de Dieu. »

Et maintenant, entreprenons l’exploration de la vie intérieure du foyer image et cellule de l’Église.

Foyer sacramentel, il vit la vie d’amour du Christ et de l’Église. Mais regardons-y de près. Ce que le Christ vit dans son Église, c’est sa vie éternelle de Fils de Dieu. On resterait à la surface du mystère, on ne pénétrerait pas dans sa profondeur si on n’associait pas au Christ dans l’Église les deux autres Personnes divines. Pour aller au fond des choses, c’est la richesse d’amour entre le Père, le Fils et l’Esprit qui fait la richesse de l’union entre le Christ et l’Église, et par contrecoup celle du couple chrétien où se réalise le Mystère. Ne craignons pas, en esquissant cette théologie « trinitaire » du foyer, de sombrer dans l’abstraction ; rien n’est plus concret, plus vivant, plus chaud, que cette présence de la Trinité à l’œuvre dans l’amour humain.

Henri Caffarel, L’Anneau d’Or, « Image et mystère », n° 111-112