Mariage, vocation de sainteté
MARIAGE ET SAINTETÉ
Il est certain que tout chrétien est appelé à la sainteté, quel que soit son état de vie : les Écritures, là-dessus, ne laissent aucun doute (cf. Mt 5, 48). Il est non moins certain qu’il n’y a pas deux saintetés, dont l’une ferait l’économie du renoncement, mais que la sainteté authentique comporte la perfection du renoncement et la perfection authentique de la charité. Aussi bien, la seule question qui se puisse poser au sujet des chrétiens mariés est celle-ci : puisqu’ils sont appelés à la perfection chrétienne, y accéderont-ils en dépit du mariage, ou dans le mariage, ou grâce au mariage ? […]
Le mariage ayant été institué par Dieu, nous pouvons bien a priori incliner à penser que les chrétiens mariés se sanctifieront grâce au mariage. C’est là, d’ailleurs, l’enseignement de l’Église plus ou moins explicité au cours des siècles. Mais à quelles conditions, et comment, le chrétien progressera-t-il vers la sainteté grâce à sa vie conjugale et familiale, voilà ce qui fait question.
Mariage, école d’amour et de renoncement
Retrouvons cet homme dont plus haut nous avons suivi, jusqu’au seuil de la vie conjugale, l’évolution des sentiments. Le voilà qui vient de fixer son choix sur l’être avec qui il entend se lier pour la vie. Il lui fait, sous l’impulsion de l’amour, le don total de tout ce qu’il possède et de tout ce qu’il est. La joie d’aimer lui fait ignorer les renoncements qu’impliquent ce choix et ce don. Je conçois mal, en effet, une jeune épouse qui, au soir de son mariage, répondrait à son mari inquiet de la voir triste : « Je pense que je viens de renoncer à épouser Jacques, François, Étienne, Jules… » et éclaterait en sanglots. Il n’empêche que choisir un être c’est renoncer à tous les autres, que se donner c’est sacrifier. Ainsi l’amour obtient ce renoncement et ce sacrifice fonciers auxquels en dehors de lui il est bien difficile de consentir. Vraiment, s’engager dans le mariage c’est déjà faire un sérieux pas en avant sur la route du renoncement comme sur celle de l’amour ; les deux ont partie liée.
À vrai dire, c’est s’engager dans une vie où les dons, les renoncements, les dépassements se multiplieront, en réponse aux exigences répétées de l’amour. Cette unité, que les jeunes époux ont nouée par le don qu’ils ont consenti l’un à l’autre, n’est jamais une acquisition définitive ; elle doit se reconquérir chaque jour et s’approfondir par des dons et des renoncements renouvelés, toujours plus parfaits. Vont-ils du moins trouver en elle le salaire de leur générosité et se reposer dans la possession ? Non pas, l’amour est impitoyable, il commande d’aller toujours de l’avant. Cette unité n’est pas pour leur seule satisfaction mais pour un don nouveau, celui de la vie, qui va entraîner des renoncements en chaîne tout en leur offrant des joies merveilleuses. Ainsi, chaque fois qu’un progrès de l’amour est réalisé, un nouveau dépassement est proposé, pour un nouveau progrès.
Sur le seul plan humain, le mariage nous apparaît donc comme le grand éducateur, à la fois du renoncement et de l’amour. De ce seul point de vue, il est déjà bien vrai de dire qu’il favorise la vie chrétienne.
L’amitié du Christ
Chez les chrétiens vivant en état de grâce, cet amour du conjoint et des enfants, dont je viens de parler, n’est pas seulement humain, il est tout imprégné de charité, si bien que grandir dans l’amour c’est en même temps grandir dans la charité. En ce sens-là le mariage est un moyen positif pour se rapprocher de Dieu.
Mais dans ce foyer, où grandit la charité au fur et à mesure que s’approfondit l’amour conjugal et l’amour des enfants, et grâce à cet approfondissement, le Christ va prendre une place toujours plus importante. Peut-être au début les époux ne voyaient-ils en lui que le Maître, celui à qui on ne peut pas ne pas obéir quand il pose la question de confiance, chaque fois qu’un commandement formel est en cause. En cette phase, leur amour veillait principalement à ne pas s’écarter de ce que défend le Seigneur, à se soumettre à sa loi. Mais le couple est allé de l’avant, il a progressé dans la charité, il en est arrivé à considérer le Christ comme l’ami, leur ami commun. Leur amour pour lui se fait plus positif : ils sont désormais guidés par le désir de lui plaire. Il ne leur suffit plus d’obéir aux ordres du Seigneur, mais ils recherchent ses préférences. Ils s’efforcent de le suivre, de l’imiter, de coopérer à sa mission. Pour lui, souvent et avec élan, ils renoncent à ce qui leur plairait.
Leur amour progresse encore : le Christ devient l’ami préféré. Il passe toujours en premier. Non seulement avant les appels des autres amis, mais avant les aspirations, même les plus légitimes, du couple. Le Christ premier servi en tout et toujours, telle est la loi de ce foyer. Celle du moins qu’il ambitionne d’observer […]
Mariage, route de sainteté
Ai-je réussi à montrer que le mariage, par ses exigences et par ses richesses, par ses victoires et par ses défaites, et surtout par toutes les grâces sacramentelles qu’il comporte, est bien une voie vers la sainteté ? Nous l’avons vu, il fait mûrir le cœur humain par tout ce qu’il requiert de dons et de renoncements ; il favorise la croissance de la charité au foyer et en chacun des conjoints, jusqu’à les amener au seuil de la rencontre personnelle avec le Christ, vrai départ en direction de la sainteté. S’il arrive qu’alors se trouve bousculé le confort d’un amour conjugal encore trop humain, ce n’est que pour faire accéder les époux à un tout nouvel amour « dans le Seigneur ».
Heureux ces époux — et je le dis avec d’autant plus de conviction que j’en connais — dont l’amour a pour première ambition de s’entraider à répondre toujours plus généreusement à l’appel de Celui qui, dans l’Ancien et le Nouveau Testament, s’est toujours présenté comme l’Époux. « L’amour, m’écrivait un homme marié, engendre le désir de voir l’autre se réaliser en plénitude. Je sais que ma femme ne pourra être comblée dans sa vocation d’épouse que par le seul Époux : le Christ, et je l’aime trop pour ne pas le désirer, le vouloir pour elle… de toute ma faiblesse. » Pour ces foyers se vérifie la promesse du Seigneur : « Quiconque aura quitté maison, frères, sœurs, père, mère, enfants ou champs à cause de mon Nom recevra le centuple ici-bas et aura en partage la vie éternelle » (Lc 18, 28-30 ; Mt 19, 29). Le « centuple », c’est un amour nouveau dont ils ne pouvaient même pas soupçonner la force et la douceur aux heures radieuses de leur vie conjugale naissante.
Qui perd sa vie la sauve, qui perd son amour le sauve : les époux un moment ont pu croire qu’en répondant à l’appel du Christ ils compromettraient leur union ; à vrai dire leur réponse permet à celle-ci de se dépasser et d’accéder à une perfection nouvelle. Ce qu’autrefois ils croyaient, il leur arrive, maintenant de l’expérimenter : « Où se rencontrent la charité et l’amour, là Dieu est présent ».
Cette présentation du mariage chrétien est fort éloignée, je le reconnais, d’une certaine conception, trop courante, qui ne voit dans le sacrement du mariage qu’un secours de Dieu pour guérir l’amour humain, l’enrichir, le faire plus heureux et plus durable. Conception naïve, qui demande à la grâce un moyen d’être plus confortablement installé sur la terre. Comme si le Christ était venu d’abord pour sauver le bonheur humain !
Est-ce à dire que les époux chrétiens feront peu de cas de la vie conjugale et de toutes les réalités qui la composent ? À ceux qui le penseraient, je répondrai par une comparaison : pain et vin, quand ils s’altèrent, sont inaptes à devenir dans l’Eucharistie le corps et le sang du Christ ; de même, si les époux laissent s’altérer la qualité humaine de leur mariage, celui-ci n’est plus ce moyen tout utilisable par la grâce pour leur sanctification. Seule une vie conjugale vécue en plénitude permet au sacrement de produire ses fruits.
On ne dira donc jamais trop que la vie conjugale est une route de sainteté, mais à la condition de bien faire remarquer que toute la raison d’être d’un chemin, c’est de conduire à un terme, que la grande ambition des compagnons de route doit être, non pas de « s’installer » sur la terre, mais de cheminer ensemble vers la maison du Père, où ils se retrouveront « compagnons d’éternité ».
Cette conception chrétienne du mariage-sacrement en dégage bien l’admirable dignité et en même temps fait saisir pourquoi l’Église a toujours reconnu une dignité plus grande à la virginité consacrée : celle-ci, en effet, est d’emblée préférence du Christ et consécration à son amour. Ce qui pourtant ne veut pas dire qu’un chrétien marié ne puisse parvenir à une plus haute perfection qu’un moine.
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Au terme de cette conférence, je voudrais vous laisser en présence du foyer de Joseph et de Marie. Non pour vous faire entendre que la vie chrétienne dans le mariage exigerait une continence totale, mais pour vous inviter à contempler le plus parfait amour conjugal. Ce mariage a ceci d’unique qu’il est l’union de deux êtres au préalable consacrés à Dieu et que Dieu donne l’un à l’autre : ils commencent où d’autres n’arrivent — et encore très imparfaitement — qu’après un cheminement laborieux. Mais ils ne s’en aiment que d’autant plus. Quel amour conjugal pourrait prétendre rivaliser avec le leur ? Ils s’aiment avec l’amour même de Dieu : « La force par laquelle je t’aime n’est pas différente de celle par laquelle tu existes » ; cette phrase d’une héroïne de Claudel ne convient-elle pas pour traduire leur expérience ? Le Christ leur avait-il donné la grande consigne qu’il laissa à ses apôtres : « Soyez un comme mon Père et moi sommes uns » ? Je ne sais, mais il est bien certain que cet idéal, ils l’ont réalisé mieux que quiconque. Et c’est pourquoi il n’est pas de plus haut modèle, pour les époux qui aspirent à la sainteté, que le mariage de Joseph et de Marie.
Henri Caffarel, L’Anneau d’Or, n° 111-112
