Le sacrement de mariage
I. Le mariage est une grâce du Christ
Grâces d’amour
[…] Deux êtres humains s’approchent l’un de l’autre. Ils mettent leurs deux mains l’une dans l’autre, leurs deux âmes, leurs deux vies l’une dans l’autre. Que sont-ils ? Des remous d’aspirations et d’instincts, des tumultes de velléités et de défaillances. Que se donnent-ils ? Leur humanité telle qu’elle est, leur vie telle qu’elle sera : à mi-pente du bien et du mal. Ceux qui les assistent et qui ont « de l’expérience » sourient de « leurs illusions » ou les prennent en pitié : ils savent que la vie se charge de dissiper les plus généreuses chimères.
Et ils auraient raison, si un Troisième n’entrait en jeu. Car le Christ vient sceller lui-même l’union de ces deux créatures. Tout mariage, comme tout sacrement, est conféré par le Christ. Peu importe que le prêtre-témoin soit « Mgr Un Tel », « R.P. Chose » ou un vicaire sans renom : c’est le Christ qui marie les jeunes époux, et ce sont eux-mêmes qui lui servent de ministres. Dès lors, tout change. Cette union humaine, cet amour d’argile, le Seigneur lui-même les prend en charge. Dans le combat de chaque jour, contre toutes les forces qui menaceront leur intimité, les époux seront soutenus par une autre force, celle-là même qui soutient les mondes dans l’espace, parce qu’elle est aussi la force créatrice de leur volonté et de leur amour. « La force par laquelle je t’aime, dit la Prouhèze de Claudel, n’est pas différente de celle par laquelle tu existes. » Dieu destinait l’une à l’autre ces deux créatures d’âme et de terre : le jour où elles se promettent l’une à l’autre, il déclare solennellement que telle est bien sa Volonté, et que désormais il reste avec elles pour lutter.
Car l’ombre lumineuse de ce mystère va couvrir la vie entière des époux. Le Christ ne sera pas seulement auprès d’eux mais en eux : c’est du dedans qu’il veut purifier et ennoblir à chaque instant leur vie conjugale. Ils ont, disent les théologiens « un droit strict aux grâces de leur état » ; ne soyons pas dupes de ce vocabulaire juridique, qui glisse à la surface des choses : ce droit est plus qu’une certitude, c’est une Présence, c’est un Dieu au travail dans leur vie. […]
II. Le mariage est une offrande au Christ
[…] Si un sacrement est une démarche du Christ, il est simultanément, de la part de celui qui le reçoit, un acte extérieur et visible de donation au Christ. Signes de grâce, les sacrements sont également signes de foi. Et cette seconde réalité sacramentelle n’est pas moins riche de spiritualité que la première. Dans le cas du Mariage, en quoi consiste cette « foi » des époux ? […]
Coopération
Les grâces du mariage restent stériles sans la coopération des époux. La foi que le Christ exige de nous n’est pas une simple effusion du cœur, ni une vague adhésion de principe : c’est une volonté d’agir. Nous rejoignons là une étrange délicatesse du plan divin : cet appel à la liberté de l’homme, ce respect devant la créature, est bien le signe même de l’amour. Si Dieu ne voulait qu’être servi, il n’aurait qu’à commander : mais il veut être aimé ; il faut qu’on le choisisse, qu’on le préfère, qu’on aille dans son sens parce qu’on le décide ainsi. « L’homme propose et Dieu dispose », mais on peut dire aussi que Dieu propose et que l’homme dispose : tel est l’ordre de l’amour.
Dans le Mariage, en quoi consiste cette coopération, sans laquelle les richesses spirituelles du mariage resteraient enfouies et improductives ? S’agit-il de chercher au-dessus et en dehors de la vie conjugale une perfection surhumaine ? Certains ménages s’y trompent, et l’on respire chez eux un air raréfié, une sorte « d’odeur de sainteté », qui les met et qui nous met mal à l’aise. La vraie sainteté est autre chose que cette tension de l’esprit et des nerfs, qui tue la spontanéité. La sainteté de l’amour, c’est l’amour même. Entendons-nous : je veux dire que pour coopérer aux grâces conjugales, il suffit (est-ce vraiment si peu ?) de s’aimer toujours plus et toujours mieux. Ainsi, rechercher une plus grande intimité des cœurs, c’est coopérer ; se donner corporellement dans le respect et l’amour, c’est coopérer ; développer la vie spirituelle du conjoint, élever les enfants, travailler pour les siens au bureau ou à la maison, tout cela est coopérer à la grâce sacramentelle du mariage. […]
Engagement
Mais cette coopération n’est pas simplement la réponse de chaque instant aux grâces de chaque instant. Elle englobe d’avance et pour toujours la vie entière. C’est ce caractère global, inconditionné, « totalitaire » de la réponse humaine que nous appellerons l’engagement. Il fait partie de la notion même de sacrement […]
Pour saisir l’ampleur de cet engagement, faites l’inventaire de votre domaine conjugal, et dites-vous chaque fois : « Nos corps sont au Christ ; nos enfants sont au Christ ; notre toit est au Christ ; nos biens sont au Christ… » Ne croyez-vous pas que cela va loin ?
Beaucoup plus loin même que vous ne pensez ; car ce ne sont pas seulement nos actes volontaires, nos actes saints, qui portent le signe du Christ ; c’est notre vie, c’est notre être, quand bien même nous sommes pécheurs. Un baptisé, un confirmé, un prêtre, même lorsqu’ils désirent formellement le contraire, ne peuvent effacer la marque indélébile, ce « caractère » comme l’appellent les théologiens, qui les a « engagés » envers le Christ. Ils restent pour toujours ses disciples, ses témoins, ses ministres.
Il en est de même pour les époux. Aussi longtemps que dure le lien conjugal, c’est-à-dire toute leur vie, dure aussi leur engagement envers le Christ, et rien dans leur existence ne peut échapper à cette grâce et à cette responsabilité. Ils s’engagent au Christ aussi totalement qu’ils s’engagent l’un à l’autre. Leur union porte une empreinte ineffaçable : elle doit ressembler progressivement, d’une manière de plus en plus parfaite, à l’amour du Christ pour eux ; s’ils restent à mi-chemin, s’ils se contentent d’un amour « comme les autres », s’ils cherchent à faire deux parts dans leur vie conjugale : celle de Dieu et la leur, ils manqueront à leur promesse, ils ne réaliseront jamais qu’un amour mutilé, infirme, dont la déchéance finale marquera seulement la hauteur de la vocation à laquelle il était appelé.
Consécration
La hauteur de cette vocation, le sommet de cet engagement, nous l’atteignons à un troisième niveau que nous avons déjà nommé : la consécration.
Il ne suffit pas, en effet, que la foi des époux coopère à chacun des appels de grâce ; il ne suffit pas qu’ils engagent leur vie et s’engagent eux-mêmes sans condition et sans limite. Tout cela est au service d’une mission, la plus haute que remplisse un être humain : le culte et l’adoration. Rendre au Père « l’hommage », au sens de la dépendance totale que ce mot avait au moyen-âge, faire remonter vers lui l’amour qu’il nous a donné et qui nous fait vivre, voilà la tâche de l’homme : non certes tâche d’esclave, mais de fils — car il y entre autant de tendresse que de soumission, autant de reconnaissance que d’humilité.
Ce droit au culte, cette fonction sacrée entre toutes, ce sont les sacrements qui nous en donnent le pouvoir efficace.
Le Baptême nous confère droit de cité dans l’Église, et nous permet de participer à la prière et au sacrifice du Christ. L’Eucharistie nous fait entrer dans cette prière et ce sacrifice, qui est son plus haut acte de culte. L’Ordre plus encore fait pénétrer l’homme dans le Saint des Saints, et lui permet de parler à Dieu au nom de l’humanité. En regardant de près chaque sacrement, on verrait qu’ainsi ils favorisent tous notre retour à Dieu, notre adoration aimante et pénitente.
De même pour le Mariage. Il instaure une « vie consacrée », pour reprendre le titre d’un beau livre. C’est-à-dire une vie qui non seulement vient de Dieu et vit de Dieu, mais qui sans cesse retourne à lui, en jaillissement de reconnaissance, de louange ou de repentir. Par le Sacrement, le Mariage n’est pas seulement sanctifié, mais consacré, c’est-à-dire rendu apte au culte divin […]
Le foyer chrétien doit faire remonter à Dieu, non seulement son amour, mais tout amour. Et de cercle en cercle, de profondeur en profondeur, cela touche bien l’Univers entier. Il y a l’amour saint et consacré de tous ceux qui aiment sous le signe du sacrement ; il y a l’amour pécheur et aberrant de tous ceux qui mutilent le visage divin de la tendresse : il y a l’amour profane, ou qui se croit tel, mais dont les luttes, les déchirements, les espérances taillent peu à peu la route de Dieu dans le cœur des hommes. Au-dessous même de l’Humanité, n’y a-t-il pas l’obscur et fourmillant travail de l’instinct animal au service de la Vie ? Ainsi, de tous les bords du monde, l’élan qui rapproche les êtres vivants affleure-t-il à l’âme du chrétien pour rendre gloire au Créateur. « Laudem gloriae » : une mystique moderne avait pris pour devise ces mots de St-Paul : « louange de gloire », c’est bien la mission à laquelle les sacrements consacrent l’homme, et le sacrement du mariage, le foyer chrétien.
III. Ce mystère est grand
[…] Ce mot de mystère est réservé, dans le langage chrétien, à la vie et à l’action de Dieu : il y a un mystère de la Trinité, un mystère de l’Incarnation, un mystère de la Rédemption. Celui que le mariage évoque, dont il est le symbole, c’est le mystère du Christ et de l’Église. Il y a dans l’union de l’homme et de la femme quelque chose qui rappelle l’union ineffable du Rédempteur et de l’Humanité sauvée. Ce rapprochement n’est pas seulement dans le ch. V de l’épître aux Éphésiens, qui est la grande charte du mariage chrétien ; il est tout au long de l’Ancien Testament, qui compare sans cesse les rapports de Yahweh et de son peuple à ceux d’un époux fidèle et aimant et d’une épouse tour à tout passionnée, volage et repentante ; il est dans les écrits des mystiques, qui se servent pour décrire leur union à Dieu des mots : amour, fiançailles, mariage. Ce n’est donc pas profaner le mystère du Christ que de le déchiffrer, pour ainsi dire en filigrane, dans la profondeur des amours humaines : c’est rendre à celles-ci leur caractère de signes sacrés, d’évocations divines.
Peut-on préciser, sans détruire le mystère, en quoi le mariage évoque l’union du Christ et de l’Église ?
Évocations du mystère
Il l’évoque d’abord comme un mystère d’intimité.
Le grand labeur de l’amour est de réaliser progressivement l’union sur tous les plans : celui des corps, celui des intelligences, celui des cœurs, celui des activités. Quand on a patiemment essayé, on sait que c’est dur : on sait aussi quelle joie et quelle force en résultent. L’union du Christ et de ses membres n’est ni moins totale, ni moins difficile, ni moins épanouissante. Elle demande le même effort, elle apporte la même joie. Et il n’est pas jusqu’à l’intimité charnelle elle-même, tellement humaine et profane à première vue, qui n’évoque l’union de notre corps et du corps du Christ : pensons à cette communion eucharistique, miracle d’amour, où la chair du Fils de Dieu vient transfigurer la nôtre et la préparer à la résurrection éternelle.
Le mariage évoque encore l’union du Christ et de l’Église comme un mystère de souffrance. C’est sur la Croix que notre Rédempteur s’est uni pour toujours à l’Humanité ; mais ces noces sanglantes n’ont-elles rien d’analogue dans l’expérience humaine ? C’est la grande stupeur des apprentis de l’amour de découvrir qu’on peut souffrir, non seulement l’un près de l’autre, non seulement l’un pour l’autre, mais aussi l’un par l’autre ; et pourtant, c’est quand on a accepté humblement cette souffrance qu’on aperçoit les plus beaux horizons de l’amour : amour et douleur, amour et sacrifice, amour et rédemption, sont des mots liés pour toujours. Un foyer qui médite devant la Croix y reconnaît ses propres épreuves, et comprend mieux ainsi « la largeur et la profondeur » de la charité de Dieu.
Le mariage évoque aussi l’union du Christ et de l’Église comme un mystère de fécondité. L’amour ne connaît pas de frontières : il voudrait crier sa joie à l’Univers entier, la faire partager à toute âme vivante : du couple conjugal, il rayonne sur les enfants ; de la famille, il réchauffe ceux qui l’approchent ; du cœur de ceux qui travaillent, il passe invisiblement dans l’œuvre qu’ils créent et dans les compagnons qu’ils fréquentent. N’est-ce pas l’image terrestre de cette immense fécondité du Christ et de l’Église, dont la charité n’a pas de bornes, qui accueille indistinctement riches et pauvres, génies ou humbles gens, et qui offre sans cesse sa prière « pro totius mundi salute », pour le salut du monde total ?
Enfin l’union de l’homme et de la femme évoque celle du Christ et de l’Église comme un mystère de gloire. Sans doute une vie familiale est traversée de tracas et d’épreuves sans nombre ; mais au fond les époux vraiment unis savent quelle source inépuisable de joie est leur amour ; ils savent que la souffrance même s’offre à eux comme l’espérance et le moyen d’une joie plus pure et plus totale ; ils savent qu’au-delà des lassitudes terrestres, une éternité d’amour les attend, et qu’ils communieront alors l’un à l’autre comme jamais ici-bas. — Toutes ces joies de l’amour, et cette gloire espérée, sont l’image de la profonde et secrète joie qui règne entre le Christ et l’Église ; l’Église possède son Époux et sait que rien ne pourra le lui arracher : c’est le secret de sa force mais aussi de sa joie. Elle sait qu’elle doit souffrir, qu’elle doit se purifier sans cesse pour s’offrir davantage ; mais elle sait qu’après l’obscurité de son amour sur la terre, elle découvrira au grand jour Celui qu’elle aime, et qu’elle ne se lassera jamais de contempler son visage. Joie d’une possession que rien ne peut rompre, espérance d’une contemplation éternelle dans la lumière : comment l’Église pourrait-elle ne pas chanter quand elle prie ? […]
L’amour a été donné à l’homme pour qu’il y contemple un secret de Dieu : le mystère des épousailles entre son Fils et les hommes. Voilà la grande vérité.
Pour qu’il l’y contemple seulement ? Mais non : pour qu’il y pénètre aussi. Et ce sera le dernier mot de Dieu sur l’amour humain, — celui que nous pouvons répéter, mais non pas expliquer. L’amour consacré par le mariage est destiné à faire couler dans nos cœurs un peu de cette charité divine qui unit le Christ à l’Église ; le mariage chrétien n’est pas seulement une image, une parabole du mystère : il n’est pas seulement destiné à le faire mieux comprendre, mais aussi à le faire mieux vivre. Il le fait entrer en nous et il nous fait entrer en lui. Quand un mari aime sa femme « comme le Christ a aimé l’Église », quand une femme aime son mari avec cette vénération tendre et cette soumission aimante dont l’Église entoure son Chef, ils réalisent entre eux quelque chose du grand mystère, ils accomplissent la Rédemption, ils s’unissent dans l’amour même du Christ et de l’Église. Quand ils donnent naissance à des enfants, quand ils les élèvent du même cœur que le Christ formait ses apôtres, quand ils rayonnent autour d’eux l’amour dont ils vivent, ils participent à l’immense mission du Christ et de l’Église, ils évangélisent et ils sauvent le monde.
Le mariage-sacrement n’est donc pas simplement une vivante image du mystère du Christ et de l’Église, à la manière d’un « portait dans un miroir ». Non seulement il peut révéler ce mystère, mais il le contient. L’union du Christ et de l’Église, qui enferme toute l’étendue de l’Univers et qui recouvre toute la coulée du Temps, tient pourtant tout entière dans l’union de deux cœurs qui s’aiment. Parce que là où est l’amour, là est aussi le secret du monde, là est le mystère de Dieu.
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Nous ne pouvons mieux conclure cette description et cette évocation du « mystère » conjugal qu’en le rapprochant du Sacrement qui contient en plénitude le mystère du Christ : l’Eucharistie. Car si le Sacrement de Mariage, par son symbolisme humain, exprime mieux que tout autre l’union du Christ et de l’Église, sa supériorité n’est que dans cette expression ; pour la communication du mystère lui-même, il s’efface derrière l’Eucharistie. Là, le cœur humain puise l’Amour à sa Source : et ceux qui se refusent à l’amour terrestre pour mieux se consacrer à l’Hostie le savent bien. Mais ici encore le Mariage peut être le Serviteur, l’initiateur discret et efficace : il conduit à l’Eucharistie par l’expérience d’un amour pétri de grâce, il appelle l’Eucharistie par tout ce qu’il possède, — et aussi par tout ce qui lui manque. Il trouve en elle ce qu’il cherche en vain dans une créature, fût-elle sainte : l’infini du don et la plénitude de la vie. Mais cette humilité même est sa grandeur : « Je suis la promesse qui ne peut être tenue », dit une héroïne de Claudel. Mais c’est beaucoup d’être une promesse, quand on mène à Celui qui peut la tenir. »
Henri Caffarel, L’Anneau d’Or, n° 27-28
