L’Amour plus fort que la souffrance

L’Anneau d’Or a reproduit ici le texte d’une conférence prononcée par le père Henri Caffarel à la Pentecôte 1967, à Lourdes, devant un auditoire de 4500 veuves.

Qu’il est facile, entre intellectuels autour d’une table, de disserter sur la souffrance ! Combien plus difficile d’en parler quand on a devant soi des êtres qui souffrent dans leur cœur et dans leur chair, des esprits déconcertés par l’énigme de la souffrance ! On redoute d’irriter une plaie vive. Un prêtre, qui participe à notre pèlerinage, écrivait très justement : « La souffrance n’est pas d’abord une question dont on disserte, c’est toujours la souffrance de quelqu’un. »

Mon appréhension se fait plus poignante encore, à la pensée que parmi vous se trouvent peut-être des âmes révoltées. Impossible de ne pas se poser la question : Mes paroles réussiront-elles à les réconcilier avec Dieu, ou vont-elles les en écarter davantage ? Devant un tel risque, j’ai demandé à Marie de prier, et pour vous toutes, et pour moi.

Gardez-vous de m’écouter avec votre seule raison raisonnante, toute prête à discuter, à rétorquer, à objecter. La souffrance est un mystère. Il ne peut que dérouter une raison orgueilleuse livrée à ses seules ressources. Surtout ne cédez pas à la tentation de vous dresser en accusateur de Dieu, de le sommer de se justifier ; mais plutôt, humblement, comme un jeune enfant avec son père, demandez-lui de vous aider à comprendre.

Aussi bien je vous laisse trente secondes de silence afin que vous puissiez prier Dieu de vous faire un cœur humble et filial, et de mettre ses paroles sur mes lèvres.

Pour on contre la souffrance

Un jour, il y a quelque vingt ans, je vis arriver chez moi un jeune professeur en Sorbonne envoyé par un ami. Révolté d’avoir trop tôt souffert, à peine assis sur le bord du fauteuil il me lança à bout portant cette question, qui ne me laissait aucune échappatoire : « Vous, les prêtres, êtes-vous pour ou contre la souffrance ? » « Contre », lui ai-je aussitôt répondu. Visiblement, ce n’était pas à cette réponse qu’il s’attendait ; il fut un instant désorienté.

Mais après tout, qu’importe le point de vue personnel d’un prêtre ; c’est celui de Dieu qu’il nous faut. Adressons-nous donc à lui : « Seigneur, êtes-vous pour ou contre la souffrance ? »

La réponse ne laisse pas de doute : « Je suis contre. — Mais alors, Seigneur, pourquoi envoyez-vous la souffrance aux hommes ? — Calme-toi, mon enfant ; pourquoi toutes tes griffes dehors ? Consens à écouter d’un cœur attentif. »

Non pas fille de Dieu

La grande méprise, c’est de croire que la souffrance est l’œuvre de Dieu, la fille de Dieu. Si elle l’était, la cruauté de la fille ne saurait être qu’un reflet de la cruauté du père. Mais il n’en est rien ; aucune parenté entre la souffrance et Dieu. Voyez le paradis terrestre, ce monde tout neuf sorti des mains de Dieu où l’homme et la femme viennent d’apparaître, émerveillés devant cette création qui leur est donnée en apanage : la souffrance y est inconnue, elle y sera inconnue jusqu’au jour du premier péché. Tel est l’enseignement de l’Église.

Et puis pensez à cet autre Paradis où, pour l’éternité, le Père du ciel rassemble tous ses enfants. De douleur il n’y aura plus. Ne lisons-nous pas dans l’Apocalypse : «  Jamais plus ils ne souffriront de la faim et de la soif ; jamais plus ils ne seront accablés ni par le soleil, ni par aucun vent brûlant… et Dieu essuiera toutes larmes de leurs yeux  » (7, 16-17). D’un monde où Dieu règne, où sa volonté ne rencontre pas d’opposition, la souffrance est exclue.

Fille du péché

Et en effet la souffrance est fille non pas de Dieu mais du péché. Adam et Ève pécheurs le comprirent tragiquement devant le cadavre de leur fils Abel, tué par la jalousie de son frère Caïn. Ainsi le premier péché de nos premiers parents est-il la source de ce fleuve de souffrance qui a submergé la terre, et que viennent grossir chaque jour les souffrances nouvelles engendrées par tous les péchés du monde. Songez à ces enfants, à ces hommes et à ces femmes victimes des bombardements, victimes de ce terrible péché qui s’appelle la guerre — la télévision presque quotidiennement nous en offre le hideux spectacle.

Entre toutes ces souffrances, regardez celle du Christ en croix : a-t-elle une autre cause que le péché ? le péché du grand prêtre, jaloux de son influence, la haine d’une foule fanatisée, la lâcheté d’un fonctionnaire romain, sans omettre nos péchés à nous tous.

Dieu, ennemi de la souffrance

Parce que la souffrance est fille du péché, Dieu l’abhorre. Il serait aussi illogique de l’attribuer au Seigneur qu’à l’artiste les coups de couteau dont son tableau a été lacéré. Absurde, la souffrance est scandale pour l’intelligence de Dieu. Combien plus pour son cœur : comment le cœur d’un tel père ne serait-il pas révolté devant la douleur de l’un de ses enfants, que cet enfant soit son Fils ou l’un de nous ?

Mais alors, direz-vous, que Dieu supprime la souffrance ! — Pour la supprimer, il faudrait supprimer sa cause, le péché ; et pour supprimer le péché, supprimer la liberté de l’homme. Vous-mêmes, vous auriez un moyen infaillible d’éviter que votre petit garçon turbulent se casse la jambe, ce serait de l’attacher. Mais pas plus que vous, Dieu ne veut attacher ses enfants ; il entend les éduquer, leur enseigner à bien user de leur liberté, au risque qu’ils tombent, se fassent mal et fassent du mal aux autres. On enferme les fous furieux ainsi que les criminels pour les empêcher de nuire, on ne peut tout de même pas enfermer les pécheurs : la terre deviendrait un immense camp de concentration…

Ces souffrances non imputables à l’homme…

Il est très possible qu’une objection surgisse dans vos esprits, que l’une ou l’autre d’entre vous ait envie de me dire : vous parlez, de ceux, innombrables qui endurent des souffrances dont la cause est le péché : victimes de la guerre, enfants souffre-douleur, épouses abandonnées, familles endeuillées par l’imprudence d’un chauffard… mais il est d’autres souffrances qu’on ne peut imputer aux hommes. Je connais bien cette objection ; elle m’a été lancée dans des conditions telles que je ne l’ai jamais oubliée. À Paris, dans le métro à une heure d’affluence : voici qu’un ivrogne vient à moi, me montre, sur son journal tout froissé, un titre en lettres énormes relatant les désastres causés par un cyclone en je ne sais plus quelle région de la terre. Et il m’interpelle : « Crois-tu, monsieur le curé, qu’il y aurait des choses comme ça s’il y avait un bon Dieu ? » Je vous confesse, sans fierté, que je me suis trouvé tout à coup une raison impérieuse de descendre à la station suivante — n’ayant guère envie de faire une conférence sur le sens chrétien de la souffrance devant les voyageurs intrigués, qui assistaient au dialogue de l’ivrogne et du jeune prêtre. Je dois admettre que l’objection est embarrassante. Et je ne me charge pas de vous dire ce que Dieu aurait fait pour écarter les cataclysmes dans une humanité sans péché. Je ne suis pourtant pas loin de réagir comme l’ivrogne qui, dans sa logique de brave homme, raisonnait ainsi : Quand je ne suis pas trop saoul, je ne tape pas sur la femme ni sur les gosses ; s’il y avait un bon Dieu il serait sûrement meilleur que moi, il ne taperait pas sur les hommes. Mais, tandis qu’il conclut : puisque la souffrance existe, c’est que Dieu n’existe pas, moi je pense : puisque mon Dieu est tout amour, et amour tout-puissant, il n’aurait pas eu de difficultés à éloigner la souffrance d’une humanité sans péché. Je tiens donc ferme à ma certitude puisée dans la Bible : c’est à la suite du péché qu’est apparue la souffrance dans le monde.

Le Christ en face de la souffrance des hommes

La réaction du Christ devant la souffrance des hommes affermit encore ma conviction.

Rappelez-vous : « Les gens se mirent à apporter tous leurs malades au Christ dans tous les villages où il entrait et tous ceux qui le touchaient étaient guéris » (Marc 6, 56). Souvenez-vous encore de cette scène qui j’en suis certain vous est très spécialement chère : À l’entrée d’un petit bourg, on entend des joueurs de flûte et des pleureuses ; et voici que Jésus-Christ et les apôtres croisent un convoi funèbre. Jésus regarde : une femme seule suit la civière où un jeune garçon est étendu ; déjà elle avait perdu son mari, et son fils unique vient de mourir. Le Maître est bouleversé, nous dit l’Évangile. Il ressuscite le mort, et « le rend à sa mère » . Pensez encore à cet épisode inoubliable : devant la douleur de Marthe et de Marie, Jésus éclate en sanglots et il ressuscite leur frère. Jésus-Christ, cela ne fait pas de doute, s’est présenté sur terre comme l’ennemi de la souffrance. Des milliers d’êtres ont été délivrés par lui de l’étreinte de la douleur. Son amour non seulement l’entraînait à compatir, à partager la peine de ses frères souffrants, mais aussi à les délivrer. Qui ne réagit pas comme lui n’est pas son disciple. Et si un chrétien n’est pas scandalisé par la souffrance, je suis scandalisé par ce chrétien.

Mais alors, pourquoi les gens pieux nous répètent-ils, quand nous souffrons, qu’il faut accepter la volonté de Dieu ? — Cette façon de parler, je le reconnais, prête à confusion et je ne l’emploie jamais. Revenons au Christ. Vous n’allez tout de même pas dire que les bourreaux ont accompli la volonté du Père en le crucifiant : ils ont commis le plus épouvantable des crimes. La volonté du Père n’est pas que son Fils soit torturé mais que, torturé, il consente à la souffrance que lui inflige le péché et prouve ainsi son invincible amour des hommes.

Le Christ et la croix

« Si Dieu est contre la souffrance, si le Christ l’a combattue, pourquoi nous invite-t-on à l’aimer ? » C’est l’autre question que me posa, non sans véhémence, le jeune professeur dont je vous parlais.

Je vois encore son geste pathétique me désignant le crucifix suspendu au mur de mon bureau : « Quand je pense, me dit-il, que vous éprouvez le besoin de l’accrocher â tous vos murs, de le planter au carrefour de tous nos chemins, de le hisser jusqu’au sommet des montagnes pour nous presser d’aimer la souffrance… »

À quoi j’ai répondu : « Vous faites dire au crucifix le contraire de ce qu’il signifie. Loin de nous prêcher la bonté, l’amabilité, l’intelligibilité de la souffrance, la croix proclame à travers le monde la définitive victoire du Christ sur la souffrance et sur la mort. »

Il nous faut nous arrêter pour réfléchir à cette affirmation apparemment contraire à l’évidence journalière. Nous voici parvenus au cœur du mystère chrétien. Voyons comment le Christ se comporte non plus devant la souffrance des autres, mais devant celle qui s’attaque à lui. Elle s’est présentée sous la forme de la croix, dont les deux bras étendus semblaient dire : on ne passe pas ! Il pouvait facilement y échapper, faire demi-tour. Mais non, il ne s’est pas laissé détourner, il s’est avancé vers la croix. Serait-ce qu’il trouve bonne la souffrance, qu’il l’aime ? Certes non ! Elle lui fait horreur, cette fille du péché. Il tremble d’épouvante devant elle. Mais, alors ! pourquoi se hâte-t-il vers le calvaire, pourquoi est-il pressé que vienne son « Heure » ? Pensez à un fiancé qui se jette dans les flammes pour sauver celle qu’il aime ; vous ne direz pas qu’il aime les flammes ; c’est sa fiancée qu’il aime. Ce n’est pas la croix, la souffrance, qu’aime le Christ, mais le Père qui l’appelle et l’humanité qu’il veut sauver, dont il est impatient de faire son épouse. Oui, son sacrifice est bien la victoire de l’amour sur la souffrance et sur le péché qui en est la source. Voilà ce que proclament les crucifix de nos églises, de nos maisons, de nos campagnes.

Je parle de victoire de l’amour, il serait plus juste encore de parler d’une revanche de l’amour sur la souffrance. Quelle revanche, en effet, que de faire de la souffrance — fille du péché, du refus d’amour — l’occasion d’un plus grand amour ! Car il est bien vrai que dans la souffrance l’amour se dépasse lui-même. En ce sens-là on peut dire qu’elle devient bonne, intelligible, féconde, mais en réalité ce n’est pas elle, c’est l’amour qu’elle provoque et stimule qui est bon, intelligible, fécond.

Crucifix trompeurs, crucifix véridiques

Je reconnais qu’il est des crucifix qui nous induisent en erreur. Avez-vous remarqué qu’il existe deux types de crucifix : ceux qu’on qualifie de « réalistes », et ceux qu’on désigne du terme de « mystiques ». Les crucifix réalistes, hélas les plus nombreux, représentent le Christ dévêtu, son corps labouré de plaies, tordu de douleur, couronné d’épines ; ils visent essentiellement à nous émouvoir, à éveiller la compassion. Ils semblent exprimer le triomphe de la souffrance. Heureusement il en est d’autres qui, eux, annoncent la victoire de l’amour : les crucifix qualifiés de mystiques qu’on trouve surtout chez les Orientaux : le Christ vêtu d’une tunique, une couronne impériale sur la tête, les yeux grands ouverts, les bras horizontaux. Parfois le visage est impassible, souvent il laisse filtrer une mystérieuse joie, la joie de celui qui a dit : « Il y a plus de bonheur à donner qu’à recevoir » (Ac 20, 35). Comment douter, en effet, que le Christ en croix ait connu, au plus intime de son être, une intense joie à l’heure où jaillissait de son cœur transpercé la source d’un bonheur infini pour tous les hommes ? Oui, son corps souffrait horriblement mais son cœur était habité par la joie d’aimer, il en débordait. Ne l’avez-vous pas faite vous-même, un jour ou l’autre, cette expérience de la cohabitation en vous de la joie et de la souffrance ? Celles parmi vous qui ont donné naissance à des enfants, n’ont-elles pas connu tout ensemble la douleur de la chair et la joie de donner la vie ? Aussi bien faut-il affirmer que non seulement souffrance et joie peuvent cohabiter, mais qu’il existe une mystérieuse joie de souffrir par amour. Telle fut la joie du Christ sur la croix.

Croire à l’amour compatissant de Dieu

Comment une veuve chrétienne peut réagir dans sa terrible épreuve, voilà ce dont il me faut maintenant vous entretenir, à la lumière de ce que je viens de vous dire sur le sens chrétien de la souffrance.

Vous savez que votre Dieu n’est pas un Dieu impassible mais infiniment compatissant, celui-là même qui était bouleversé devant la souffrance des corps et des cœurs, qui avait pitié des foules, qui répétait : « Venez à moi, vous tous qui êtes las et accablés et je referai vos forces » (Mt 11, 28). Comme déjà tout est changé, n’est-il pas vrai ? quand pour nous Dieu n’est plus l’être dont nous imaginons qu’il nous épie pour nous prendre en défaut, mais celui qui compatit, qui, oserai-je dire, s’excuse d’avoir laissé la souffrance s’approcher de nous. Bernanos a su exprimer cela en termes poignants. II parle d’une mère auprès de son petit garçon mort — mais ses paroles s’appliquent aussi bien à ]’épouse dont le mari vient d’exhaler le dernier soupir. Je cite de mémoire : « Une maman cache une dernière fois son visage au creux d’une petite poitrine qui ne battra plus. Brusquement elle se redresse. La Voix divine, la Voix qui a jeté les soleils dans l’étendue ainsi qu’une main jette des graines, la Voix vient de lui murmurer doucement : « Pardonne-moi. Un jour tu sauras, tu comprendras, tu me rendras grâces. Mais maintenant, ce que j’attends de toi, c’est ton pardon, pardonne. »

Souffrance, offrande d’amour

Si vous vous laissez instruire par le Christ, il vous invitera, doucement, patiemment à dépasser également ce stade de la souffrance acceptée et vécue sous son regard compatissant. Il vous proposera une attitude plus semblable à celle qui fut la sienne à l’heure de la Passion. Il vous aidera à faire de votre souffrance l’occasion d’un plus grand amour ; je parle d’abord, bien sûr, de la cruelle souffrance de la séparation mais aussi de ces mille souffrances qui en sont les conséquences et que je n’ai pas à énumérer, vous ne les connaissez que trop bien. Oui, à longueur de journée l’amour peut grandir en votre cœur, les soucis, les peines, les difficultés peuvent être l’occasion d’une offrande d’amour, d’une victoire de votre amour envers Dieu.

Peut-être me direz-vous : Autant il était facile d’accepter et de porter les souffrances quand nous étions deux, autant cela paraît difficile maintenant que je suis seule. Vous avez raison : « Il n’est pas bon d’être seul », c’est écrit à la première page de la Bible. Vous avez raison, mais justement vous n’êtes pas seule. Le Christ, il est vrai, ne ressuscite pas celui qui vous a quittée, mais il vous invite à découvrir toujours mieux sa mystérieuse présence à vos côtés. Ce ne fut pas mon moindre émerveillement, au cours de vingt-six années de ministère auprès des veuves, de constater la force et la joie que leur apporte l’amour du Christ.

Non que la présence du Christ se soit substituée purement et simplement à celle de leur mari. Beaucoup vous diraient qu’elles sont d’abord allées au Christ pour trouver leur époux et que peu à peu (parfois du jour au lendemain) l’amour du Seigneur leur est apparu comme une grande réalité, la grande réalité. Le Christ est devenu leur ami. Mais bien loin d’éliminer leur mari, il a rendu leur amour conjugal plus fort que la mort ; et celui qui avait été leur compagnon de route est devenu leur compagnon d’éternité.

Et certes la sensibilité est désormais sevrée des douceurs d’une tendresse humaine ; il demeure cruel de ne pas pouvoir se réfugier dans les bras d’un homme que l’on aime ; mais au fond du cœur habite une très pure joie car au fond du cœur il y a deux amours, indissociables, intensément vivants, celui du Christ et celui du mari.

Je vous ai montré tour à tour le Christ compréhensif, compatissant, proche de la veuve qui vient de perdre celui qu’elle aime, l’aidant à porter sa souffrance. Puis je vous l’ai montré se proposant discrètement comme l’ami, le compagnon de route, invitant la veuve à faire de sa souffrance une victoire de l’amour. Son ambition, ou plutôt son amour souhaite plus encore.

C’est le Christ qui souffre en moi

Écoutez-le dire à celle dont il s’est fait l’ami : Je ne veux pas me contenter de cheminer à côté de toi, je veux vivre en toi, souffrir en toi, aimer en toi et par toi. La victoire de mon amour sur la souffrance, je veux à nouveau la remporter, mais cette fois en toi, par toi. Il y a dans le monde un si énorme refus d’amour envers le Père du ciel, il faut qu’en toi et par toi je lui donne un surcroît, une surabondance d’amour. Veux-tu me permettre de continuer, en toi et par toi, ma grande tâche rédemptrice ? Un jour tu pourras dire en toute vérité comme mon apôtre Paul : « Je vis, mais ce n’est plus moi qui vis, c’est le Christ qui vit en moi… » (Gal 2, 20) ; je souffre, j’aime, mais ce n’est plus moi qui souffre, ce n’est plus moi qui aime, c’est le Christ qui en moi aime et souffre.

Ecouter son mari

Puis-je demander à chacune de vous, en ce moment même, de se tourner vers son mari vivant auprès de Dieu et de l’écouter : « Ma joie et ma fierté seraient grandes, vous dit-il, si le Christ pouvait me parler en ces termes : Tu as éveillé un cœur de femme à l’amour, tu lui as appris à se donner ; voici qu’en elle l’amour a triomphé de la souffrance ; et celle qui autrefois avait quitté père et mère pour te suivre, voici que maintenant elle n’hésite pas à répondre à mon appel quand à mon tour je lui dis “Viens et suis-moi” ; voici qu’elle coopère à ma mission de sauveur du monde comme elle se dévouait, il y a quelques années, à ta mission d’homme. »

Permettez à votre mari de connaître cette joie et cette fierté.

Mais la pensée me vient, tout à coup, de celles dont le mari ne fut pas pratiquant, de celles dont le mari a mis fin à ses jours. Oh, je vous en prie, ne fixez pas de limite à la miséricorde divine. Osez croire que votre foi, votre amour, vos prières, celles d’hier comme celles d’aujourd’hui, lui ont obtenu, lorsqu’il a paru devant le Seigneur, un accueil miséricordieusement paternel.

Plus jamais d’enfant

Durant cette conférence je n’ai cessé d’évoquer votre souffrance d’épouse désormais seule sur terre. Mais je sais bien qu’une autre souffrance oppresse le cœur de beaucoup d’entre vous ; je pense spécialement aux plus jeunes qui espéraient avoir d’autres enfants : la souffrance de la solitude se double pour elles de la souffrance d’une stérilité prématurée. Je pense aussi à toutes celles qui n’ont pas eu d’enfants.

Qu’elles regardent et écoutent le Christ. Il leur montre sa Mère au pied de la croix. Elle n’aura pas d’autre enfant selon la chair, mais parce qu’en elle l’amour consent très parfaitement au sacrifice, voici qu’une maternité nouvelle, spirituelle, lui est offerte, qui élargit son cœur aux dimensions du monde. Et tout au long des siècles, des enfants innombrables viendront recourir, et jamais en vain, à sa tendresse maternelle.

À vous toutes également, le Christ propose une maternité spirituelle. Elle apportera à votre vie de veuve sens nouveau, fécondité, plénitude. Encore faut-il que vous entriez d’un cœur empressé dans cette mission nouvelle.

Une maternité spirituelle

Il est exaltant de penser que nous pouvons donner la vie, mais que faire ? vous demanderez-vous. Ce n’est pas d’abord, ce n’est pas tellement de « faire » qu’il s’agit mais d’ « être ». Si l’amour en vous est plus fort que la souffrance, il émanera de vous une surnaturelle lumière. Auprès de vous on se sentira comme en sécurité, en confiance. Et vous verrez les êtres qui souffrent — Dieu sait qu’ils sont nombreux ! — venir à vous, en quête de conseils, de courage, de compréhension et d’amitié fraternelle.

Cette amitié, mieux encore que vos paroles, leur fera comprendre que Dieu n’est pas fauteur de la souffrance mais un Père malheureux de voir souffrir ses enfants. Ils apprendront qu’il ne faut plus avoir peur de Dieu — cette peur qui retient tant d’êtres de s’approcher de lui, parce qu’ils craignent de trop souffrir.

Non seulement vous donnerez lumière et force à ceux qui souffrent, vous les aiderez à grandir en amour, mais vous ferez reculer, sur terre, l’empire de la souffrance. En voulez-vous un exemple ? Je le tiens d’un ménage qui avait invité à dîner une veuve amie. À la veillée, voici que mari et femme se laissent aller à échanger en sa présence quelques mots un peu vifs. Alors il lui échappe comme un gémissement : « Ah ! non, pas ça… ! » Quelques années plus tard ils se souvenaient encore du ton avec lequel elle avait prononcé ces mots qui signifiaient : Je vous en supplie, vous qui avez la chance d’être ensemble, ne gâchez pas votre amour.

Je pense encore à ce que j’appellerais une maternité collective des veuves. On aimerait que dépassant leur propre souffrance, dépassant le cercle restreint des souffrances qui les entourent, les veuves rappellent à l’humanité les innombrables détresses qui à travers le monde crient au secours. On aimerait que toutes les veuves de la terre, unies, lancent devant les crimes de guerre et la menace d’un gigantesque conflit une grande clameur : « Ah ! non, pas ça… ! »

Mais, mieux encore qu’une proclamation à la face des peuples, puissante et efficace est l’intercession des veuves. Comprenez, je vous en prie, que votre épreuve est une invitation de Dieu à une vie de prière. Oh ! je sais bien que dans vos vies surchargées il est difficile de trouver du temps pour la prière — encore que celles qui le veulent vraiment y parviennent, j’en ai tant d’exemples. Mais c’est votre vie tout entière, tâches familiales et professionnelles, soucis et joies, qui doit se faire prière, offrande, intercession. Que n’obtiendraient les veuves pour notre monde menacé, si toutes assumaient pleinement leur vocation de prière !

Que pendant ce pèlerinage, votre prière se fasse pressante. Tandis que vous êtes ici à Lourdes, Paul VI de son côté vient d’arriver à Fatima pour supplier Dieu d’accorder la paix au monde. Que votre prière se joigne à la sienne.

Le Christ un jour, devant une mère priant pour sa fille malade s’écriait : « Oh ! femme, que ta foi est grande ! » (Mt 15, 28). Puisse-t-il s’émerveiller devant la foi des 4500 veuves que vous êtes, venues en pèlerinage à Lourdes de dix pays, et s’écrier comme il y a vingt siècles : « Oh, femmes, que votre foi est grande, qu’il soit fait selon votre désir ! »

Henri Caffarel, L’Anneau d’Or, n° 137