Le foyer et le prêtre
À mon père ; à ma mère
C’était à la fin de la première retraite de foyers que je prêchais, il y a de cela bien des années. Pendant trois jours, j’avais entretenu de la dignité de leur vocation et de leur mission dans l’Église une quinzaine de ménages. Ils m’avaient parlé avec une merveilleuse confiance. Les uns s’étaient révélés âmes de grande générosité, ne lésinant pas dans le don à Dieu et ne trichant pas avec sa loi. D’autres m’avaient confié leurs difficultés et leurs luttes. Devant leur courage et leur humilité, j’avais éprouvé une profonde admiration et découvert la grandeur de l’amour humain quand la grâce de Dieu l’habite. À l’heure des adieux, ma reconnaissance envers eux était certainement aussi vive que celle qu’ils me témoignaient. Je me souviens que l’un d’eux, commentant ses paroles par un sourire, me remercia en ces termes : « Cette fois, Marguerite et moi, nous sommes mariés pour de bon ! »
Je passais la dernière soirée chez les amis qui m’avaient invité à prêcher cette retraite. Remonté tard dans ma chambre et fermant les persiennes, j’aperçus des lumières à travers les arbres. Ils sont rentrés chez eux, pensai-je en évoquant le souvenir de mes retraitants, et dans ces demeures il y a certainement ce soir une plus ardente tendresse humaine et un plus grand amour de Dieu. C’est alors qu’une méditation imprévue s’est imposée à moi et que m’apparut clairement l’affinité qui existe entre le mariage et le sacerdoce, le lien qui unit au prêtre la famille chrétienne. Qu’ils sont beaux ces foyers… Et c’est ce bonheur, cette plénitude, que le Christ demande à son prêtre de sacrifier… Qu’il est magnifique, le don du disciple à son Maître ! Comment se fait-il que celui qui a renoncé à l’amour et à la paternité soit précisément celui qui a pouvoir de ranimer la flamme au foyer ? Quel est ce paradoxe ? … Non, pas un paradoxe, mais une mystérieuse correspondance entre l’Ordre et le Mariage. Il serait en effet bien superficiel de penser que le prêtre s’abstient de fonder un foyer par dédain de l’amour et de la famille. Ce n’est pas mépris, mais dévouement : il est l’agneau marqué pour le sacrifice, afin que Dieu bénisse le troupeau tout entier. Ainsi le renoncement de l’un explique-t-il la pureté et la ferveur de l’amour chez les autres… Dans ces perspectives, il apparaît avec évidence que prêtre et foyer doivent se comprendre, s’épauler. Ne convient-il pas que le foyer ait envers le prêtre une gratitude ardente, évaluant d’autant mieux son sacrifice que sa propre vie familiale est plus heureuse et plus intense et qu’il prie pour que l’amitié du Christ transfigure la solitude de l’apôtre ?
Le prêtre, de son côté, ne sera pas jaloux du bonheur et de la plénitude de vie des foyers, mais heureux de voir fructifier les bénédictions divines que sa vocation est de solliciter pour eux, dès l’aube, et le soir encore, en achevant la récitation de son bréviaire.
À la messe, l’union du prêtre et des fidèles pourrait être plus étroite encore. Quand, à l’Offertoire, le prêtre présente au Seigneur l’hostie et le calice, le peuple ne devrait-il pas offrir le prêtre et prier pour lui : « Recevez-le, Seigneur ; c’est le don de la famille humaine, et, de même que dans un moment l’hostie deviendra le Christ vivant entre ses mains, faites, nous vous en prions, que cet enfant de l’homme et de la femme soit au milieu de nous un autre Christ, immolé, priant, pardonnant, bénissant… » ?
Pourquoi les rapports du prêtre et du foyer chrétien s’élèvent-ils rarement à ce niveau ? Sans doute parce que chacun ignore plus ou moins la vie et l’idéal de l’autre, comme si les deux vocations se situaient dans deux mondes étrangers l’un à l’autre ?
Pour que naisse et grandisse l’estime et l’amour mutuel, il faut que les prêtres approfondissent les grandeurs du mariage et que les foyers comprennent la dignité de la vocation sacerdotale. Que ces derniers, à qui l’Anneau d’Or parle souvent de leur « grand sacrement », me permettent de les entretenir aujourd’hui du Sacrement de l’Ordre.
Le mystère du prêtre
Qui veut comprendre le prêtre doit commencer par ouvrir ses évangiles et regarder vivre Celui à qui seul convient parfaitement ce titre.
Dire de Jésus-Christ qu’il est Fils de Dieu nous renseigne sur son origine et nous révèle que tout en lui est retour au Père, reconnaissance et piété filiale, mais cela ne nous apprend rien de sa mission parmi les hommes. Dire qu’il est prêtre, par contre, nous livre en seul mot tout le secret de son ministère terrestre.
Prêtre, réconciliateur, médiateur, mots équivalents qui sont les clés du mystère du Christ. Refaire l’alliance entre Dieu et l’humanité dont il a obtenu le pardon par son sacrifice, rétablir l’ordre violé comme on reconstruit une cathédrale ruinée, lui-même étant la pierre angulaire, voilà toute la mission sacerdotale de Notre-Seigneur, la lumière à laquelle il faut contempler les scènes de sa vie.
Les gamins de Palestine le suivent et le harcèlent, il les accueille, caresse leur tête ébouriffée et les bénit : bénir, fonction sacerdotale. Au contact de la Pureté en personne, une femme découvre brusquement les ténèbres de son cœur, elle pleure, elle regrette, elle espère. « Ta foi t’a sauvée, lui dit Jésus, tes péchés sont pardonnés » : pardonner, fonction sacerdotale. Assis sur la montagne le Maître parle à cette foule de braves gens que l’enthousiasme vient d’arracher à leurs tâches : il leur fait le sermon inoubliable, charte du monde nouveau : prêcher, fonction sacerdotale. Après la journée harassante, il envoie ses disciples prendre un repos bien mérité ; mais lui, répondant à un appel au plus profond de son cœur, quitte le bourg, prend le sentier de la montagne et, dans la solitude des rochers, s’entretient avec le Père : prier, fonction sacerdotale. Il préside le dernier repas, il prend du pain, le rompt et le tend à ses apôtres ; il leur donne en même temps les consignes majeures : présider, gouverner, fonctions sacerdotales. Le lendemain, la croix lui servant d’autel, il s’offre en sacrifice pour l’amour du Père et par amour des pécheurs, pour la gloire de Dieu et pour le bonheur de l’homme : offrir le sacrifice, la plus haute fonction sacerdotale.
Une après-midi de printemps, les apôtres ont rendez-vous avec Jésus sur une colline de Judée. Dès qu’ils le voient, ils se prosternent (Mt XXVIII, 17). Se redressant, ils entendent les paroles qui décident de leur avenir, de leur vie et de leur mort « Toute puissance m’a été donnée dans le ciel et sur la terre. Allez donc ; enseignez toutes les nations, les baptisant au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, leur apprenant à observer tout ce que je vous ai commandé ». Puis Jésus étend les mains sur eux et « pendant qu’il les bénit… il est enlevé au ciel » (Lc XXIV, 51). Comme ils sont évocateurs, ces mots de saint Luc ; ils nous laissent entendre que l’Ascension n’interrompt pas la bénédiction et que Jésus-Christ, du haut du ciel, ne cesse d’imposer les mains à ses apôtres. C’est bien autre chose qu’un geste émouvant. C’est une prise de possession. Un mystérieux pouvoir leur est communiqué, qui transforme profondément leur être spirituel, qui les relie et les adapte au Christ. Celui qui jusqu’alors se servait de son propre corps pour aller à la rencontre des hommes, leur parler et les sanctifier, se servira désormais de ses apôtres qui le prolongeront, car ils ne sont pas prêtres seulement à son image ni à côté de lui, mais par lui et en lui. Branches d’un même arbre, c’est du tronc que leur vient la sève.
À leur tour, les apôtres imposeront les mains et créeront de nouveaux prêtres, qui eux aussi imposeront les mains… Les branches se multiplient, mais forment un seul arbre. Les prêtres se multiplient, mais il n’y a qu’un seul sacerdoce, qu’une seule activité sacerdotale et c’est Jésus-Christ qui l’exerce par ses prêtres. En saint Paul l’infatigable routier, en saint Augustin prêchant à son peuple, en Jean-Marie Vianney confessant dix-huit heures par jour, en Charles de Foucauld priant au cœur du désert, dans les prêtres de génie et de grande vertu, dans les prêtres pauvres de dons humains, dans le prêtre pécheur c’est le Christ qui agit, qui ne cesse de bénir, de pardonner, de conseiller, d’instruire et de sanctifier. Si par impossible, le Christ cessait d’exister, instantanément les gestes des prêtres deviendraient vains, leur parole inefficace : le membre est mort et immobile quand l’âme s’est retirée du corps. Mais ne craignons rien. Jésus l’a promis : « Je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin du monde ».
Les prêtres, c’est donc le sacerdoce de Jésus-Christ se perpétuant et se propageant. Il fallait bien qu’il se multipliât pour être tout à tous ! L’institution du sacerdoce est l’invention de son amour pour venir à notre rencontre. Comment s’y méprendre, d’ailleurs : il n’est que d’observer et d’écouter les prêtres pour être convaincus que par leurs gestes c’est un autre qui opère, que par leurs lèvres c’est un autre qui parle. Qui donc, sinon le Christ, peut dire : « Je t’absous » — « Ceci est mon corps, ceci est mon sang » ?
Les chrétiens dont la foi est pure, dont le regard est simple, n’ont pas de mal à découvrir cette mystérieuse présence du Christ dans son prêtre. Ils l’acceptent sans réticences, comme ils croient sans objection que sous les apparences du pain et du vin vivent le corps et le sang du Christ. Pourquoi faut-il que tant d’autres hésitent, se rebellent devant le mystère du prêtre, essaient de le réduire à l’échelle humaine ? Ah, je sais bien à quelles difficultés ils se heurtent : tandis que sous le voile de l’hostie, le Christ est simplement dissimulé, par l’humanité du prêtre il est plus ou moins défiguré et trahi.
Aussi bien le jour où Jésus-Christ nous a demandé, à nous ses prêtres, de lui prêter notre misérable humanité lépreuse, meurtrie, marquée par les stigmates du péché, afin de pouvoir revivre au milieu des hommes et continuer auprès d’eux son ministère sacerdotal, croyez-vous que nous n’ayons pas tremblé, que nous ne lui ayons pas fait remarquer son imprudence ? « Vous voulez vous faire reconnaître des hommes et les attirer à vous, et vous vous revêtez de ma misère ! Vous voulez aimer les hommes et vous empruntez mon cœur avare et indocile ! » Et croyez-vous que nous n’ayons pas l’âme déchirée lorsque nous constatons nos insuffisances et nos médiocrités, qui étonnent nos frères et les détournent de cette grâce dont malgré tout nous sommes porteurs pour eux ? Il est des heures où nous voudrions crier : « Mais oui, je suis un pécheur comme vous, je sais bien que tout en moi trahit celui qui m’habite, que je ne suis pas transparent à sa lumière et à son amour, mais je sais bien aussi que par moi le Christ vient à votre rencontre, que je suis dépositaire et trésorier de ses dons et qu’il vous faut venir à moi, son prêtre, pour le trouver ! »
Vous étonnerai-je en vous avouant qu’un prêtre redoute presque autant d’attirer par ses dons humains que d’écarter par ses défauts ? Car sa mission n’est pas de s’attacher à lui-même le cœur des hommes, mais à celui dont il voudrait n’être que le serviteur. Quel que soit le prêtre, fût-il un Lacordaire ou un Dom Bosco, sa vraie grandeur n’apparaît pas dans ses œuvres, elle n’éclate pas dans ses paroles. Elle ne tombe pas sous le sens. Elle est tout intérieure. Elle est surnaturelle, elle ne peut être connue et décelée que par la foi. Heureux ceux qui, à travers l’homme, ses défauts ou ses dons, savent trouver le prêtre, le prêtre unique, Jésus-Christ.
La mission du prêtre
Quand on sait que, par le prêtre, Jésus-Christ continue d’exercer son activité sacerdotale, il est aisé d’admettre que le même terme de médiateur convienne pour définir la mission du Christ et celle de son prêtre. Ce mot, immédiatement, situe le prêtre : il est l’homme qui se tient au milieu, non pour séparer mais pour unir, l’homme qui va de l’Un aux autres, de Dieu aux hommes, pour opérer un rapprochement et une alliance. La paix entre Dieu et l’humanité en général a été conclue, il est vrai, par la mort du Christ ; mais il faut la rendre effective entre Dieu et chaque homme en particulier. Il s’agit d’ailleurs de bien autre chose que de paix au sens courant de ce mot, mais d’amour, de communion, d’« épousailles », dit la Bible, entre chaque homme et son Dieu.
Le terme de médiateur a su résister mieux que beaucoup d’autres vocables à la profanation du temps. N’importe quel intermédiaire n’a pas droit à ce titre. Il est donné aux personnes qui travaillent au rapprochement de ceux que la passion ou les opinions séparent. On voudrait, pour qu’il ait encore plus de densité, le réserver à ces hommes au grand cœur dont la plus haute joie est de faire se rencontrer, se comprendre et s’aimer leurs amis. Le prêtre est de ceux-là. Deux amours habitent son cœur, l’amour de Dieu et l’amour des hommes. C’est pourquoi on le voit, tantôt mêlé à ses frères, partageant leur existence, assumant leurs peines et leurs joies, se faisant ouvrier avec les ouvriers, fellah avec les fellahs, tantôt se retirant par la prière dans l’intimité de son Dieu. Aux hommes, il parle de Dieu ; à Dieu il parle des hommes, poursuivant un seul but, l’union de Dieu avec les hommes.
Ces deux amours n’en font qu’un au cœur du prêtre. Quand il enseigne le catéchisme aux enfants, pardonne aux pécheurs, visite les malades et les moribonds ; quand le missionnaire traverse les déserts ou se fraie un chemin à travers la forêt vierge, ce n’est pas seulement une philanthropie, un amour de l’homme pour l’homme, qui l’inspire. Sans doute a-t-il pitié de l’abandon, de la souffrance, du désespoir de tant d’âmes. Mais un ressort plus puissant encore l’anime : un jour, dans une prière, il a entendu battre le Cœur de Dieu, il a découvert l’immense amour paternel impatient de se communiquer. Depuis lors, il ne peut plus connaître le repos ; une force l’emporte vers tous ceux qui se croient orphelins, ignorant la bonne nouvelle.
Quoiqu’il se sache porteur du plus précieux message, le prêtre cependant n’aborde pas les hommes sans trembler. Parler de Dieu, quelle responsabilité ! Va-t-il trouver les mots capables d’évoquer le vrai visage du Père ? Ces hommes auxquels il s’adresse ont été si souvent trompés par les faux prophètes et déçus dans leur quête du bonheur et de l’absolu… ne vont-ils pas se détourner, sceptiques ?
Il est des cœurs qui s’ouvrent, avides de la grâce des sacrements et de cette parole de Dieu qui est réponse aux questions angoissantes, règle de vie, nourriture des âmes. Le prêtre éprouve alors une joie mystérieuse qui ne ressemble à aucune autre : la vie était en lui ; tout à coup il l’a communiquée. S’il veut employer des mots pour traduire ce qui s’est passé, il ne peut que dire comme saint Paul : « Mes enfants, que j’ai engendrés à la vie divine… Vous aurez sans doute de nombreux pédagogues, mais vous n’aurez jamais qu’un seul père. »
Ainsi celui qui a renoncé à la paternité humaine en connaît une autre dont sans doute les pères et les mères peuvent entrevoir les joies et aussi les peines. Comme toute paternité, celle du prêtre connaît bien vite ses inquiétudes. La vie divine au cœur des néophytes est fragile et menacée ; après l’avoir donnée, il faut la protéger, la nourrir et la conduire. Rude mission ! À certaines heures, le prêtre est accablé par sa tâche. Mais alors, il se souvient qu’un amour paternel veille sur lui.
Comment douterait-il de la sollicitude et de la miséricorde de Dieu, lui qui en son pauvre cœur d’homme sait trouver de telles ressources de bonté et d’indulgence pour les pécheurs ?
Le retour à Dieu qu’est la prière a grande place dans sa vie. Il y recourt pour renouveler son courage et retrouver l’impulsion première. Il y aspire, comme l’ouvrier à la paix de sa demeure. Il s’en était allé les mains chargées des grâces divines ; il revient le cœur plein des demandes, des détresses, des bonnes actions et des péchés des hommes. Quand, la nuit, gens et bêtes reposent dans le village endormi, une lumière brille à la fenêtre du presbytère : le curé veille et prie. Pour tous les habitants, il plaide, il intercède, il s’offre. Comme Moïse peut-être à qui Yahweh offrait une autre régence, il refuse de se désolidariser « d’un peuple à la nuque dure ».
L’oraison de saint Ambroise exprime admirablement de quoi est faite la prière sacerdotale :
« Je vous présente, Seigneur, si vous daignez jeter un regard favorable, les tribulations des peuples, les périls des nations, les gémissements des captifs, les peines des orphelins, les besoins des voyageurs, le dénuement des malades, le désespoir des infirmes, l’épuisement des vieillards, les soupirs des jeunes gens, les vœux des vierges, les pleurs des veuves. »
Mais c’est à l’autel que le prêtre est médiateur en plénitude. La Messe est le point culminant de sa vie sacerdotale. À vrai dire, tout son ministère n’a pas un autre but que d’amener à ce rendez-vous de Dieu tous ceux auprès desquels il est député. À l’offertoire, quand il présente le pain et le vin du sacrifice, ce n’est pas seulement quelque chose qu’il offre au nom des fidèles, mais eux-mêmes, leur cœur vivant et vibrant. À la Communion, c’est Dieu tout entier qui se donne par les mains de son serviteur. Voici que Dieu et l’homme enfin, sont étroitement embrassés. Pour un instant, le médiateur n’est plus qu’un témoin émerveillé devant ces hommes et ces femmes qui ont trouvé leur Père, qui emportent Dieu dans leur âme et que Dieu emporte dans son Cœur.
Le foyer et le prêtre
Maintenant que nous connaissons le mystère du prêtre et sa mission, il est temps de considérer la place que le foyer chrétien doit lui faire dans ses pensées, son dévouement et ses prières. Mais ne serait-ce pas à vous, plutôt qu’à moi, de répondre à cette question ? Il serait mieux encore d’en traiter ensemble au cours d’un échange de vues. Aussi est-ce surtout pour amorcer un dialogue que j’aborde le sujet. D’ailleurs, ce que je me propose de vous dire m’a été en grande partie suggéré par mes contacts avec des foyers.
Ce qu’une famille pense du prêtre, celui-ci souvent le comprend sans difficulté dès qu’il en franchit le seuil.
Dans les foyers où l’on juge avec plus ou moins de désinvolture sa parole et ses façons d’agir, la politesse des parents pourrait, à la rigueur, induire en erreur, mais l’attitude des enfants est révélatrice.
Il est des maisons où on le reçoit avec une vraie cordialité — pas très différente de celle avec laquelle on accueille tout autre bon ami de la famille. — Mais en les quittant, souvent il éprouve un malaise. On a fait appel à ses dons humains et non pas à ses dons surnaturels. C’est à sa personne, ce n’est pas au ministre du Seigneur qu’on est attaché. Là non plus, on n’a pas une véritable intelligence du sacerdoce.
Par contre, quand il lit la confiance et le respect sur ces visages d’enfants qui le regardent droitement, il est sûr que les parents ont cette compréhension profonde et qu’ils savent l’inculquer à leurs fils et filles. Ainsi, dans cette demeure paysanne, où le chef de famille, au début du repas, demande à l’un de ses trois fils de souhaiter la bienvenue à l’envoyé du Seigneur, dans cette autre où on l’invite à bénir la table et à présider la prière du soir et chez ces professeurs de lycée où parents et enfants s’inclinent, à l’heure du départ, sous sa bénédiction.
S’il fait plus ample connaissance avec ces foyers, le prêtre verra qu’on y suit avec une attentive sympathie les efforts du clergé pour étendre le règne du Christ, aussi bien sur le plan paroissial que dans les pays de mission, qu’on ne manque pas, à l’occasion, de conduire les enfants à un départ de missionnaires ou à une ordination, cette cérémonie si profondément enseignante et cependant ignorée de tant de chrétiens. Et s’il lisait dans les âmes, il découvrirait au cœur de ce père et de cette mère le souhait ardent que le Christ vienne sous leur toit recruter ses apôtres. Désir humble et « abandonné » : ils savent bien que le choix du Christ, et non celui des parents, en décide. Mais il leur revient de créer un climat où des vocations puissent éclore et s’épanouir. Peut-être un jour auront-ils le bonheur de recevoir la première bénédiction d’un fils nouvellement ordonné. Alors, s’agenouillant devant lui, ils rendront hommage à cette plus haute paternité dont vient d’être investi le fruit de leur amour.
Lorsque le prêtre quitte un de ces foyers pour retourner à sa tâche apostolique, il se sent plus fort : il sait que la retraite qu’il va prêcher est adoptée, qu’on a décidé d’obtenir la guérison de la mère en danger dont il a parlé. On a pris en charge son ministère ; il adopte en retour dans sa prière et à sa messe cette famille dont il connaît les aspirations.
À de tels foyers dont il sait qu’ils pratiquent l’hospitalité chrétienne, le prêtre n’hésitera pas à adresser ce catéchumène qu’il faut aider dans sa préparation au baptême, ce déraciné qui ne retrouvera l’équilibre qu’auprès d’une famille saine, ces fiancés qui cherchent des conseils. Tant qu’elle n’est pas soutenue, complétée par le dévouement d’une famille, son action reste souvent précaire : il tremble pour le nouveau converti, le jeune ménage isolé, la vocation menacée par un entourage hostile.
Estimer, accueillir, seconder les prêtres, c’est bien : ce n’est pas tout. Il faut encore que les foyers prient pour eux. Pour le clergé paroissial d’abord. N’est-il pas normal d’attendre ce secours de ceux à qui l’on consacre son cœur et son temps ? Pourquoi faut-il que trop souvent les fidèles apparaissent si peu solidaires de leur clergé, plus prompts à la critique qu’au service ? Et quand un prêtre défaille, ils s’indignent. Ne devraient-ils pas d’abord s’interroger sur leur part de responsabilité ? L’ont-ils épaulé et protégé de leurs prières ? Ignorent-ils donc que tout chef est un homme spécialement visé par l’ennemi ?
Plus rares encore ceux qui prient pour leur évêque, malgré l’invitation du missel au memento de la messe. Ils parlent comme d’un fonctionnaire de celui qui a reçu la plénitude du sacerdoce ; presque tous semblent ignorer qu’il est le chef spirituel et le père de l’église diocésaine, l’authentique successeur des apôtres auprès d’eux, responsable d’eux auprès du Père. Faudra-t-il que les Esquimaux viennent évangéliser la France ? Eux, quand ils parlent de leur évêque, le nomment « le grand chef de la prière ».
Comment pourrais-je achever cet article sans évoquer ce prêtre vers qui sont tournés les regards catholiques et dont il suffit de contempler le visage pour apprendre qu’il est un homme de prière et de pénitence et qu’il sent peser lourdement sur ses épaules « la sollicitude de toutes les églises » ? Jésus-Christ, du haut de la colline, pleurait sur la grande ville : « Que de fois ai-je désiré rassembler tes enfants, comme la poule ses poussins… ». Semblable douleur doit déchirer le cœur de Pie XII devant cette humanité divisée et menacée des pires catastrophes. Puisse-t-il au moins se savoir compris de vos foyers et soutenu par votre prière.
Henri Caffarel, L’Anneau d’Or, n°14
