Comme le Père m’a envoyé je vous envoie

Il faut que les hommes sachent qu’ils ont un Sauveur auprès de Dieu pour qu’ils s’ouvrent à son action purifiante et sanctifiante. D’où la nécessité pour le Christ d’avoir des messagers parmi eux. Ce n’est pas seulement une nécessité logique, c’est toute la pédagogie de Dieu, telle que la révèle la Bible.

On pourrait imaginer ces envoyés dépourvus de pouvoirs et se contentant de dire aux hommes : « Ouvrez-vous par la foi à la grâce du Seigneur. Nous ne pouvons vous pardonner vos péchés, mais recourez directement à sa miséricorde ; nous ne pouvons vous donner le Saint-Esprit, mais demandez-le lui. »

Le Christ a voulu plus et mieux. Il a décidé que ses représentants parmi les hommes seraient d’autres lui-même : « Qui vous écoute, m’écoute ». « Qui vous reçoit me reçoit ». Qui vous reçoit me reçoit, non pas seulement parce que vous me représentez, comme l’ambassadeur son souverain ; mais parce que, en vérité, je suis en vous présent, parlant, agissant ; par vous je purifie, et par vous je vivifie. Aussi bien ses envoyés, apôtres et prêtres, ne disent-ils pas seulement de recourir à l’influence invisible du Christ, mais ils parlent et leur parole est efficace parce qu’elle est parole du Christ ; ils agissent et leurs gestes sont créateurs de divin, parce qu’ils sont actes du Christ. Ils ne disent pas : « Va au Christ pour qu’il t’absolve », ni même : « Que le Christ t’absolve », mais bien : « Je t’absous », et : « Ceci est mon Corps… »

Faudrait-il donc renoncer à la vision du Christ en gloire agissant par lui-même sur les hommes pour adopter une conception différente : des hommes, qui seraient « d’autres christs », poursuivant à travers le temps et l’espace l’œuvre inaugurée par Jésus lors de son séjour parmi nous ? La formule « autre Christ », pour désigner le prêtre, est en effet traditionnelle, mais il faut ne pas la mal interpréter. Il n’y a qu’un Christ, celui qui est à la droite du Père ; et quand les prêtres parlent, baptisent, absolvent, consacrent, c’est lui qui agit, insérant son action dans leurs paroles et dans leurs gestes. Nous retrouvons là une façon de faire avec laquelle le Christ nous avait familiarisés lors de son séjour parmi nous : sa puissance divine, pour se manifester, passait par son humanité — ainsi il prenait la main de la petite morte et lui disait : « Enfant, lève-toi » ; il utilisait un peu de boue pour rendre la vue ; une force s’échappait de lui par la frange de son manteau pour guérir l’hémorroïsse.

Aujourd’hui c’est de ses prêtres qu’il se sert pour atteindre les hommes. Ils sont ses instruments, non pas des instruments-choses, mais des instruments-personnes, libres. Le mot instrument est déplaisant, mais il a l’avantage de bien exprimer que les prêtres sont dans la main du Christ ce dont il se sert pour agir. Un mot cependant est meilleur : les prêtres sont sacrements de Jésus-Christ ; sous leur humanité c’est lui qui est présent et agissant : un sacrement, en effet, c’est une réalité visible par laquelle l’invisible se manifeste et agit.

Ainsi le corps sacerdotal, et les sacrements dont il dispose, et les activités qui sont les siennes, est-il à travers le temps et l’espace le grand instrument, le grand sacrement dont le Christ glorieux se sert pour accomplir son œuvre parmi les hommes. Par le corps sacerdotal il poursuit sa mission de prophète en parlant de Dieu et au nom de Dieu ; par le corps sacerdotal il poursuit sa mission de prêtre en offrant son sacrifice et en sanctifiant les hommes ; par le corps sacerdotal il poursuit sa mission de roi en gouvernant son peuple. En un mot, par le corps sacerdotal il bâtit son Église.

Aujourd’hui comme autrefois n’est pas prêtre qui veut. Il faut être de la famille d’Aaron choisie par Dieu — je veux dire il faut se rattacher aux Apôtres et par eux au Christ, grâce à cette chaîne sans interruption dont les évêques sont les maillons. Seul celui qui a reçu l’imposition des mains d’un successeur des Apôtres est investi des pouvoirs du Christ, devient l’oint de Dieu, homme de Dieu.

Il nous reste à parler de la triple activité prophétique, sacerdotale et pastorale des prêtres. C’est le sujet de ce cahier tout entier. Il nous suffira ici de l’esquisser.

Le prêtre — un prophète

D’après les statistiques, on peut estimer à environ 400.000 le nombre de prêtres catholiques dans le monde. Ce qui revient à dire, si l’on évalue à quarante ans la durée moyenne d’une activité sacerdotale, que chaque année 10.000 jeunes hommes entendent l’appel du Christ et y répondent. Il est impressionnant de constater que dans le tumulte et l’inattention à Dieu de notre monde contemporain, l’appel du Seigneur parvient encore à trouver accès auprès de ceux qu’il a discernés, choisis, préparés. Ainsi depuis vingt siècles le même fait se renouvelle, Jésus passe, fixe les yeux sur un jeune garçon et l’arrache à sa famille, à son métier, à ses ambitions par ces mots, toujours les mêmes : « Viens et suis-moi ». L’élu, comme les descendants de Lévi, n’a pas de part dans la distribution des terres, il lui est même demandé, ce qui n’était pas exigé d’eux, de renoncer à l’amour et à la paternité ; mais comme eux il reçoit l’admirable promesse : « Tu n’auras pas de domaine dans le pays… c’est moi qui suis ton héritage et ton domaine ».

Si le Seigneur trouve toujours des cœurs prêts à se donner, combien d’autres repoussent l’appel ! Combien de jeunes hommes riches que la richesse enchaîne ! Parents qui me lisez, je vous en prie, demandez-vous si vous faites de vos enfants des hommes libres de répondre à l’appel du Christ.

Appelé, oint de l’onction du saint-chrême qu’accompagne l’effusion du Saint-Esprit, le jeune apôtre part où le Christ par son Église l’envoie. Ce mandat qui l’accrédite auprès de telle population ne doit pas nous donner le change, c’est à l’humanité entière que par son ordination le prêtre est spirituellement envoyé.

Cette part d’humanité qui sera son champ d’action, ce n’est pas en touriste qu’il l’aborde, en étranger qu’il va y vivre : il la pénètre, il s’y rend présent au sens le plus fort du mot, il en épouse les peines, les labeurs, les ambitions, il la prend en charge. Un Père Lebbe abandonne sa nationalité belge et se fait naturaliser Chinois. Un Père Damien finit par contracter la lèpre à vivre au milieu des lépreux. C’est bien dans la ligne de saint Paul qui déclarait s’être fait Juif avec les Juifs, faible avec les faibles, pour tous les gagner à l’Évangile. N’est-ce pas le même esprit qui habite au cœur de ces prêtres d’aujourd’hui s’enfonçant au plus épais et au plus misérable de la masse humaine, aussi bien dans nos pays que dans les terres lointaines.

Être tout à tous et en même temps rester un séparé parce que, homme de Dieu, c’est le paradoxe de la vie apostolique. Homme d’un autre monde, en plein milieu de ce monde, homme de Dieu et homme des hommes, le prêtre sera toujours un écartelé. Et sa fidélité sera de ne renier ni Dieu ni les hommes.

Envoyé, il lui faut rendre témoignage à Dieu dans un monde qui ignore Dieu. « Il est remarquable, constatait Léon Bloy, qu’à une époque où l’information méticuleuse est devenue la Sorcière du monde, il ne se rencontre pas un individu pour donner aux hommes des nouvelles de leur Créateur ». Les prêtres sont de la lignée des prophètes. C’est à eux aussi que le Seigneur déclare, comme à Jérémie : « Tu seras ma bouche ». Comme les Prophètes, comme Jésus-Christ, ils sont parmi les hommes les vengeurs de la Sainteté de Dieu, les jaloux de sa Gloire. Mais aussi, mais d’abord les témoins de son Amour : « Dieu est Amour », c’est la bonne nouvelle qu’ils ont à proclamer. Bonne nouvelle, terrible pour certains, car si Dieu est Amour, tout ce qui se refuse à l’Amour se retranche de Dieu. C’est en effet un autre aspect de leur mission que de débusquer le péché, de le dénoncer, non pas certes pour condamner les hommes, mais pour inviter le monde pécheur à recourir au seul Sauveur.

Il ressort de ce que nous venons de dire que leur prédication n’est pas proclamation d’idées personnelles et originales, mais bien de la Parole de Dieu telle qu’elle est contenue dans les Livres saints, telle qu’elle est comprise et enseignée par l’Église, telle que dans la prière ils l’assimilent. « Serviteurs de la Parole de Dieu », un des plus beaux titres de gloire.

Ce n’est pas une mission de tout repos. La Parole de Dieu est un fer rouge, elle déclenche mécontentement, haine, révolte. Aussi parfois la tentation est grande, pour le prêtre, de l’édulcorer afin de ne pas déplaire aux hommes. Ou de se taire, « mais si eux se taisent, disait Jésus, les pierres crieront ». Ou encore de chercher à rentrer dans le rang : « Après tout, je ne suis pas meilleur que les autres ! » soupirait Élie un jour de découragement. Mais l’apôtre ne peut ni se taire ni prendre sa retraite : « Malheur à moi, écrit saint Paul aux Corinthiens, si je n’annonce pas l’Évangile ».

Pour parler au nom de Dieu, il faut connaître la pensée de Dieu, se tenir debout devant lui, comme Élie : « Vive Yahweh, devant qui je me tiens. » Une prière de saint Augustin exprime bien quelle doit être pour le prêtre cette quête obstinée des pensées divines : « Autant que je l’ai pu, autant que tu m’as donné le pouvoir, je t’ai cherché ; j’ai désiré de voir par l’intelligence ce que je croyais, et j’ai beaucoup étudié et travaillé. Seigneur mon Dieu, mon unique espérance, écoute-moi ! Ne permets pas que par lassitude je cesse de te chercher, mais fais que je cherche ardemment ta Face. Donne-moi la force de chercher, toi qui m’as fait te trouver et qui m’as donné l’espoir de te trouver de plus en plus ».

Celui qui persiste dans cette recherche dira peut-être, lui aussi, avec le curé de campagne de Bernanos : « Quand par hasard le Seigneur tire de moi une parole utile aux âmes, je la sens au mal qu’elle me fait. » Car la Parole de Dieu est en l’apôtre comme un enfant qui se forme et qui bouge et qui demande à naître. Il fera plus d’une fois l’expérience d’un saint Paul : « Ma prédication n’avait rien du langage persuasif de l’éloquence, mais l’Esprit Saint s’y manifestait avec puissance ». Certes, tous ne se laisseront pas convaincre, mais en qui l’accueillera, la Parole du prêtre deviendra « Esprit et Vie ». Par ses lèvres un Autre aura parlé.

Le prêtre — un prêtre

Par le prêtre, son missionnaire et son prophète, le Christ rejoint les hommes de toutes les latitudes. Il leur annonce le Dieu d’Amour, et qu’ils sont pécheurs et donc coupés de lui, que toutefois un salut est possible depuis le grand Événement de l’Histoire humaine, l’événement pascal : sa mort et sa résurrection. Et qu’il les convoque tous dans sa gloire.

Mais pour arriver à lui il n’est pas d’autre voie que le sacrifice, et pas d’autre sacrifice que celui de la Croix.

Pour les Juifs il n’y avait qu’un seul lieu pour les sacrifices : Jérusalem et son Temple. De même pour les chrétiens : le Calvaire. Mais tandis qu’au Temple on multipliait les sacrifices parce qu’ils étaient radicalement imparfaits, les chrétiens, eux, n’ont qu’un seul sacrifice parce qu’il est parfait. De ce sacrifice, Jésus-Christ est à la fois le prêtre et la victime. Par ce sacrifice il exprime dans une chair d’homme l’offrande intérieure, l’amour infini de son cœur de Fils : « De toute éternité, il y avait bien un Dieu infiniment adorable, mais il n’y avait pas encore un adorateur infini ; il y avait bien un Dieu digne d’être infiniment aimé et servi, mais il n’y avait aucun homme, ni serviteur infini propre à rendre un service et un amour infinis. Vous êtes maintenant ô Jésus, cet adorateur, cet homme, ce serviteur infini en puissance, en qualité, en dignité, pour satisfaire pleinement à ce devoir et pour rendre ce divin hommage. Vous êtes cet homme aimant, adorant et servant la Majesté suprême comme elle est digne d’être aimée, servie et honorée ».

Ce sacrifice parfait, ce n’est pas en son nom seul mais au nom de l’humanité entière que le Christ l’a présenté au Père.

Que reste-t-il donc à faire pour les hommes, puisqu’un sacrifice, hommage parfait à la Sainteté de Dieu, a été offert en leur nom ?

Le Sacrifice du Christ est parfait, c’est vrai, et en un sens il ne manque de rien, mais il est vrai aussi qu’en un autre sens il manque de tout. Il a été offert pour tous les hommes mais encore faut-il que chacun le ratifie, s’est saisisse, le fasse sien. « Il te faut un prêtre, dit Jésus-Christ à chacun des hommes : je te propose mes services ; il te faut une offrande : je te remets en main mon corps et mon sang. Mais n’oublie pas que mon sacrifice ne peut devenir tien sans ton offrande intérieure, et en cela je ne peux te suppléer. »

La messe, c’est justement cette inimaginable proposition du Christ. C’est son sacrifice mis à notre disposition, car sous les espèces ou apparences du pain et du vin, c’est le Corps et le Sang du Christ qui sont offerts, car sous les apparences du prêtre c’est le Christ qui officie. C’est en vérité le sacrifice de la croix re-présenté, renouvelé. Qu’ils y viennent, ceux qui croient au Christ, non pas comme à un spectacle auquel on assiste, mais bien comme une action à laquelle on coopère : qu’ils s’en saisissent, qu’ils le fassent leur, qu’ils l’offrent en signe de leur offrande intérieure. Les Justes de l’ancienne Loi n’avaient à offrir que des tourterelles, des agneaux, des taureaux ; eux, ils ont l’Agneau de Dieu. Les Juifs n’avaient que des hommes comme médiateurs ; ils ont, eux, le Fils de Dieu.

Ces quelque 400.000 messes qui chaque jour se célèbrent, dans nos grandes cathédrales ou dans les pauvres églises de campagne, aux glaces polaires ou au cœur de l’Afrique, ou dans les camps de concentration, c’est le sacrifice du Christ devenant peu à peu celui de tous les hommes. Le sacrifice du Christ fut au Calvaire, et le grand Signe de son offrande intérieure, et le grand Acte récapitulatif de toutes les actions de sa vie ; il devient jour après jour le grand Signe de l’offrande intérieure de tous les chrétiens, le grand Acte en qui sont récapitulés tous les labeurs et toutes les amours, toutes les joies et toutes les louanges des hommes. S’il est célébré partout, s’il est porté aux extrémités de la terre, c’est pour que rien ne lui échappe ; s’il est renouvelé chaque jour, c’est pour que les hommes, quotidiennement sollicités par les choses de la terre, soient quotidiennement remis en relation avec le Père, et que leurs actions de chaque jour, petites ou grandes, soient intégrées au sacrifice du Christ. De même que tous les hommes doivent ne former dans le Christ qu’un seul Corps, de même leurs actions innombrables, un seul Acte, le Sacrifice du Christ.

Comme dans tout sacrifice, on retrouve dans celui du Christ un double mouvement, un mouvement ascendant et un mouvement descendant. En lui convergent, comme nous venons de le voir, toutes les offrandes des hommes pour atteindre le Père. De lui vient aux hommes la vie que le Christ veut leur donner surabondante. Par la communion eucharistique — et par tous les autres sacrements, sacramentaux, bénédictions qui préparent et prolongent l’Eucharistie, c’est la vie intérieure du Christ qui est communiquée aux hommes, c’est l’Esprit du fils qui vient en eux entonner la grande louange du Fils et célébrer son action de grâces éternelle, son Eucharistie.

Voilà vingt siècles que cette grande liturgie se célèbre ; de proche en proche elle gagne toutes les races, toutes les civilisations. C’est elle que le prophète Malachie faisait entrevoir à ses contemporains : « du lever du soleil à son coucher, en tous lieux, on offre à mon nom un sacrifice pur, car mon nom est grand parmi les nations ». Et si le monde dure encore, c’est pour permettre au sacrifice du Christ de pénétrer toujours plus avant l’univers jusqu’en ses recoins et ses profondeurs, afin d’y faire lever partout le grand sacrifice de louange et d’y opérer un immense mouvement de dégagement du péché et de montée vers le Père. C’est le mystère pascal du monde.

Le prêtre, ce pauvre enfant des hommes parmi nous, c’est à lui qu’il est donné, grâce au Christ glorieux agissant par lui, d’être l’ouvrier de cette prodigieuse transmutation de l’univers.

Le prêtre — un roi

L’Église du Christ dont nous venons de voir que le sacrifice eucharistique est à la fois sa source, son centre et son acte, est essentiellement une réalité spirituelle, invisible, saisissable par la seule foi. Mais elle est aussi, par un de ses côtés, une réalité de la terre, et donc soumise aux exigences des sociétés humaines. Elle ne peut se passer d’un pouvoir qui édicte des lois, des règlements, qui juge, qui dispose d’une administration.

Il nous faut maintenant parler du pouvoir de gouvernement du corps sacerdotal. La réaction de beaucoup de fidèles, quand on aborde cette fonction du sacerdoce, est de désintérêt. Alors que l’importance des deux autres fonctions, prophétique et sacerdotale, ne leur a pas échappé, ils ne voient dans cette troisième qu’une nécessité à laquelle il leur faut se résigner. Et pourtant le Christ n’est pas moins à l’œuvre en ses prêtres quand ils gouvernent que lorsqu’ils prêchent et officient. L’évêque qui dirige un diocèse n’est pas, comme d’aucuns le pensent, une manière de fonctionnaire, de préfet de police. Par lui qui conduit, blâme, conseille, entreprend, c’est le Christ qui agit, et toute action du Christ est sanctifiante. Il n’est pas un intermédiaire faisant obstacle, mais bien le moyen par lequel ses diocésains sont reliés au Christ. On comprend toutefois que les chrétiens puissent avoir du mal à discerner la présence du Christ dans le pouvoir de juridiction de la hiérarchie. Car dans son exercice, ce pouvoir est celui qui fait intervenir une plus grande part d’humain — l’histoire de l’Église le montre assez. Il n’en reste pas moins que de s’y soumettre avec esprit de foi ouvre à l’influx vital du Christ.

Je viens de parler comme si la fonction royale de l’Église consistait uniquement à légiférer, administrer, commander. Elle est cela et avec la finalité la plus haute : la sanctification des âmes, l’unité des fidèles, la réalisation du corps mystique ; mais elle n’est pas que cela. C’est d’abord une tâche pastorale. « Tu feras paître mon peuple », disait Dieu à David « le roi selon son cœur ». « Pais mes agneaux… pais mes brebis », disait le Christ à Pierre pour lui confier l’Église. C’est la vieille image biblique chère au peuple juif qui se souvenait de ses origines nomades, et surtout de ce pasteur à la fois terrible et fascinant qui pendant quarante ans l’avait conduit à travers le désert vers la Terre Promise. Elle exprime bien la nécessité, pour l’apôtre, de mener ceux qui lui sont confiés aux sources de la Vie que sont la Parole de Dieu et les sacrements, de les défendre contre les erreurs et les dangers et surtout contre l’Ennemi, qui rôde autour du troupeau, cherchant qui dévorer ; de veiller à la charité qui est la loi et le lien de la communauté chrétienne soudée par l’Eucharistie.

Toutes ces responsabilités, comment le prêtre aura-t-il la patience et la force de s’en bien acquitter, sinon en rejoignant par la prière celui de qui il les a reçues ? Moïse s’enfonçait dans la solitude du Sinaï pour apprendre les désirs de Dieu, le Christ s’échappait dans la montagne, pendant la nuit, pour s’ouvrir à la volonté du Père. Prier est le premier devoir de tout pasteur.

Responsable de la communauté, le prêtre n’en doit pas moins connaître chacun des siens par son nom. Il est un éducateur et il n’est d’éducation qu’individuelle. Tant que l’âme n’est pas parvenue à la sainteté, sa tâche n’est pas terminée. Sans doute est-ce le terme de Père qui, mieux que ceux de roi ou de pasteur, exprime exactement cet aspect de la mission du prêtre et révèle son âme. N’est-ce pas d’ailleurs pour cette paternité spirituelle qu’il lui est demandé de renoncer à la paternité humaine ? Il faut que sa paternité ne soit pas trop imparfaite afin qu’il puisse dire, comme le Seigneur : « Celui qui me voit, voit aussi mon Père ». Avant tout elle doit être miséricordieuse car c’est à lui d’abord que s’adresse la recommandation : « Soyez miséricordieux comme votre Père céleste est miséricordieux ».

Du Pape au dernier petit vicaire, en tous ceux qui participent au pouvoir de juridiction de l’Église, le peuple fidèle devrait pouvoir retrouver l’image — plus que l’image, l’amour efficace de celui que l’Épître aux Hébreux désigne de ce terme : « le grand Pasteur des brebis ».

Cette fonction royale – pastorale, comme la fonction prophétique, est tout orientée vers la fonction sacerdotale. Si le prêtre annonce la Parole de Dieu, c’est pour convoquer au sacrifice eucharistique ; s’il éduque et gouverne, c’est pour aider à la fructification du pain eucharistique dans les fidèles et les ramener ainsi au sacrifice du Christ auquel ils participeront plus parfaitement. La messe est au centre de l’activité du prêtre comme le sacrifice du Christ est au centre de la vie de l’univers.

*

Ce Fils de l’homme qu’annonçait Daniel, que saint Étienne contemplait debout à la droite du Père, un jour l’humanité entière le verra « paraître sur les nuées du ciel, avec beaucoup de puissance et de gloire ». Ce sera inattendu et brusque « comme l’éclair qui part de l’Orient et brille jusqu’à l’Occident ». Les morts ressusciteront. Et Lui, se saisira du peuple immense des élus. Déployant son efficacité, la puissance de son sacrifice, qui était comme concentrée en son Humanité glorieuse, transformera « notre corps de misère en un corps semblable à son corps de gloire » et rénovera l’univers entier. « C’est alors que le Fils remettra le Royaume à Dieu le Père… Toutes choses lui ayant été soumises, le Fils à son tour se soumettra à celui qui lui a tout soumis, afin que Dieu soit tout en tous » (I Cor 15, 24 et 28).

« Afin que Dieu soit tout en tous. » Étonnante parole pour qui se souvient du Dieu inaccessible du Sinaï, du Dieu trois fois saint d’Isaïe. Ainsi un jour viendra où Dieu et l’homme ne seront pus extérieurs l’un à l’autre mais intimes : l’homme en Dieu et Dieu en l’homme. Du plus petit au plus grand, chacun vivra la vie même de l’Éternelle Trinité, engendré par le Père, illuminé par le Verbe, exultant de joie et d’amour en l’Esprit Saint.

Et ce sera la gloire inamissible du prêtre, homme de Dieu, homme des hommes d’avoir été, par la puissance du Christ agissant en lui, l’ouvrier de cette union infrangible de Dieu et de l’humanité.

Henri Caffarel, L’Anneau d’Or, « Introduction à la connaissance du prêtre », n° 63-64