Le visage riant et doux de l’Église
Un foyer des Équipes Notre-Dame a été amené à s’occuper de blousons noirs. Il s’ouvre à eux — non sans discernement — et voilà que pour ces garçons l’expérience se révèle extraordinaire. Ils découvrent une réalité qu’ils ne soupçonnaient pas : un foyer d’amour. Pour certains ce fut la guérison, l’épanouissement.
C’est que le foyer chrétien, pour remplir sa mission apostolique, dispose de ressources exceptionnelles dont je voudrais vous inviter à faire l’inventaire, car je redoute que l’habitude vous entraîne à perdre de vue ces richesses prodigieuses qui sont vôtres, et dont il faut que vous soyez les bons intendants pour tant de « pauvres » autour de vous.
J’illustrerai mon propos par des témoignages tirés d’une des enquêtes de l’an dernier : l’apostolat du foyer.
Aujourd’hui je me limiterai à l’apostolat au foyer, me réservant de vous entretenir une autre fois de l’apostolat hors de l’enceinte familiale.
Vos richesses sont de deux ordres : richesses humaines et richesses de grâces.
Richesses humaines d’abord. La première, source de toutes les autres, la plus précieuse : votre amour conjugal. Il l’avait bien compris celui d’entre vous qui dans sa réponse à l’enquête écrivait : « Un foyer apôtre doit être un foyer amoureux. Seul moyen de faire envie ». Mais votre amour conjugal a fructifié : de lui ont jailli ces amours multiples, ces valeurs rares : amour paternelle et tendresse maternelle, amour filial et amour fraternel, qui font du foyer chrétien un lieu unique au monde. Et ce visage du foyer, selon les heures et selon les saisons, offre des aspects tellement variés : repas et veillées, jours de labeur et jours de fêtes, heures douloureuses, heures chantantes.
Vous semblez ignorer parfois à quel point pour beaucoup d’êtres c’est là chose inconnue. Pour l’enfant de l’Assistance, pour l’étudiant noir, pour le foyer mal parti… entrer dans une telle famille c’est découvrir un nouveau monde. « Une domestique arabe, non chrétienne, voyant un matin notre fils de vingt ans embrasser respectueusement et affectueusement sa mère, se mit à pleurer en disant à ma femme : TU AS DE LA CHANCE, TOI ». Aussi bien une telle ambiance reconstitue l’équilibre interne de ceux qui sont accueillis au foyer. Là enfin leur cœur, jusqu’alors frustré d’amour, se nourrit et se met à vivre. Parcourraient-ils la terre, que nulle part ils ne trouveraient l’équivalent de ces richesses d’un foyer où l’on s’aime.
De l’amour humain à l’amour divin la transition, pour les hôtes du foyer, se fera insensiblement. Comme on remonte un fleuve jusqu’à la source, la connaissance de l’amour humain les amènera à entrevoir l’amour divin, cette vie trinitaire que l’amour d’un foyer reflète, et qui est la source vive de tout amour. Une famille où l’on est un comme le Père et le Fils sont un, fait pressentir le mystère de Dieu, familiarise avec lui si je puis dire. D’autant mieux que ces réalités divines y sont exprimées par le langage le plus intelligible, le plus universel, le langage international par excellence : l’amour. On peut ignorer la langue du foyer chez qui l’on entre, on ne peut pas ne pas comprendre son message si en ce foyer s’aiment les époux, s’aiment aussi les parents et les enfants.
Ce foyer où l’on s’aime, et qui ne sache pas que son amour il le doit au Christ, révèlera une autre vérité fondamentale : que le Christ, là où il est présent, guérit, réconcilie, apporte la paix. « Notre amour, écrit l’un de vous, doit proclamer à tous la victoire du Christ sur le mal. » Une jeune fille disait à sa sœur aînée, épouse et mère depuis six ans déjà : « Si on doutait de l’amour, il suffirait de te voir pour être rassuré ! »
Le foyer chrétien ne se contente pas d’offrir ses richesses humaines, de faire entrevoir des vérités capitales ; il dispense à ses hôtes les richesses de grâce dont il vit. C’est elle, qu’il nous faut maintenant inventorier brièvement.
Sa grande richesse spirituelle est la présence du Christ qui fait de cette communauté familiale une « petite église », « Quand deux ou trois sont réunis en mon nom je suis au milieu d’eux », et Tertullien d’ajouter : « Quand deux sont ensemble, il y a l’Église ». Et sans doute cette présence du Christ et de l’Église demeure invisible. Le musulman, le juif qui viennent au foyer l’ignorent, mais leur ignorance n’empêche pas le Christ d’agir sur eux. Les chrétiens eux-mêmes, souvent aussi les prêtres, éprouvent grand bienfait spirituel à fréquenter un tel foyer. Écoutez ce témoignage : « Un religieux ayant séjourné quelque temps dans une famille nombreuse au cours d’une période de repos dit en la quittant à la maîtresse de maison : vous ne vous doutez pas du réconfort, de l’apaisement que peut procurer le contact avec une famille comme la vôtre. Je pense que si un prêtre traverse une crise, comme cela arrive parfois autour des quarante ans, il n’a pas de meilleur moyen de retrouver son équilibre que de participer pendant quelque temps à la vie d’une famille chrétienne. »
Ce mystère du Christ et de l’Église enveloppe, imprègne celui qui demeure au foyer. Beaucoup d’entre vous nous font part du renouveau et des approfondissements de vie chrétienne ainsi que des conversions qui parfois se sont opérées chez eux. « Une de nos employées de maison qui n’a passé qu’un an chez nous, provenait d’un milieu de chrétienté montagnard où le passage à la ville signifiait déchristianisation fatale. Elle a appris chez nous comment la vie chrétienne peut s’insérer dans le contexte de la grande ville, elle nous a quittés cheftaine de louveteaux. Son exemple a fait choc dans son village natal. Une autre, provenant du milieu populaire de notre grande ville, inculte sur tous les plans et non pratiquante, est devenue chez nous militante jociste et responsable d’un groupe qu’elle a formé. Cela supposait chez l’une et chez l’autre une participation complète à la vie familiale : repas à notre table, conversations partagées, participation volontaire et libre à la prière familiale, association aussi à l’éducation religieuse des plus jeunes enfants, assistance à leur catéchisme ».
Après ce rapide inventaire de vos richesses humaines et spirituelles, vous comprenez qu’on puisse dire du foyer qu’il est un « instrument d’apostolat exceptionnellement efficace ». Là, la grâce et les richesses divines empruntent pour se communiquer les réalités humaines les plus modestes en même temps que les plus attachantes : toutes ces richesses d’amour dont nous parlions il y a un instant. Comme l’apôtre isolé est pauvre en un sens en regard de l’apôtre foyer ! Et certes le prêtre qui visite le malade, celui qui absout, dispose de pouvoirs exceptionnels pour transmettre la grâce. Mais qu’il est austère, son visage humain ! Par contre qu’il est séduisant, le visage de la famille chrétienne ! L’un de vous l’a dit en termes admirables : « Le foyer chrétien, c’est le visage riant et doux de l’Église ».
Aussi faut-il affirmer que providentiellement le foyer chrétien est relais sur le chemin de l’Église. Là, sans le savoir, l’incroyant prend un premier contact avec elle, le pécheur expérimente sa miséricorde, les pauvres et les abandonnés découvrent sa maternité. Tous ceux-là qui jamais ne seraient allés directement au sacerdoce et aux sacrements y sont doucement conduits par le truchement du foyer chrétien.
Inversement le clergé peut adresser à ces foyers chrétiens les êtres fragiles et isolés, catéchumènes, néophytes… qui pour s’épanouir et progresser dans la vie chrétienne ont besoin d’un enracinement en cette première communauté religieuse qu’est la famille : « Parce qu’on nous connaît comme foyer chrétien, des prêtres, des religieuses, nous envoient assez fréquemment des isolés désemparés qui ont besoin du relais que constitue la cellule familiale avant de pouvoir être incorporés dans un ensemble plus vaste, tel que la paroisse. Il s’agit souvent de personnes que la vie a traumatisées. Elles ont besoin de chaleur, de présence humaine. Ce qu’elles viennent chercher surtout c’est un climat de sécurité assuré par un milieu sain. »
Pour bien s’acquitter de cette mission d’Église qu’est l’apostolat par le foyer au foyer, les chrétiens mariés doivent avoir grand soin d’accroître leurs richesses humaines et spirituelles, de présenter à ceux qui les fréquentent ces vertus qui font le charme et la grâce de l’hospitalité chrétienne. Si l’on en croit l’un de vous qui me paraît bien sévère, « nos foyers chrétiens, même quand ils sont des réussites sur le plan humain, de bons ménages, sont trop souvent tristes : la “vertu triste” est un peu trop répandue, aux E. N.-D. en particulier. Inutile d’espérer dans ces conditions un apostolat efficace de la part de ces foyers-éteignoirs. » D’autres précisent : « Pour être rayonnant, un foyer doit être simple, vrai, amoureux et joyeux. » « Le foyer doit témoigner d’une joie discrète donnant l’impression d’être acquise grâce aux efforts de tous, et de n’être conservée que moyennant leur bonne volonté ; ceux que la vie a frustrés de quelque bien ne seront alors pas jaloux et prendront leur part de joie. »
Ainsi le couple chrétien et la famille apparaissent comme exerçant entre le monde et l’Église hiérarchique, par leur apostolat d’accueil, une « fonction de médiation ». C’est là un bien grand mot, mais, après tout ce que je viens de vous dire, n’est-ce pas celui qui convient le mieux ?
Henri Caffarel, L’Anneau d’or, Lettre mensuelle des Équipes Notre-Dame, janvier 1962
